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Tina Nikoukhah : « Mon algorithme permet de développer l’esprit critique »

L’Oréal, en partenariat avec l’Académie des sciences et la Commission nationale française pour l’Unesco, a décerné le Prix “Jeunes talents pour les femmes et la science France 2022” à 35 jeunes chercheuses, dont Tina Nikoukhah, Doctorante en Essonne.
Tina Nikoukhah travaille sur le traitement d’images, un domaine à la frontière entre les mathématiques appliquées et l’informatique.
© DR - Tina Nikoukhah travaille sur le traitement d’images, un domaine à la frontière entre les mathématiques appliquées et l’informatique.

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L’Oréal, en partenariat avec l’Académie des sciences et la Commission nationale française pour l’Unesco, a décerné le Prix “Jeunes talents pour les femmes et la science France 2022” à 35 jeunes chercheuses. Ces partenaires ont souhaité réaffirmer, avec cette 16e édition, leur engagement aux côtés des femmes scientifiques, afin de les accompagner, de les rendre visibles, et de soutenir leurs recherches. Doctorante en mathématiques appliquées à l’ENS Paris-Saclay, Tina Nikoukhah, 29 ans, fait partie de ces lauréates.

Originaire de Paris, elle a toujours baigné dans l’univers scientifique et plus précisément mathématique. Après un parcours classique - classe prépa MP, puis une Grande école d’ingénieurs -, elle s’est spécialisée dans le traitement de l’image et plus précisément le développement d’algorithmes susceptibles d’en détecter la falsification. L’Agence France-Presse (AFP) a intégré l’un d’entre eux à son outil de fact-checking. Tina Nikoukhah s’est également prise de passion pour la médiation scientifique, notamment auprès des plus jeunes. Cet engagement peu courant dans son milieu a également été salué via ce prix.

Quelle est votre « mission » en tant que scientifique ?

Je travaille sur le traitement d’images, un domaine à la frontière entre les mathématiques appliquées et l’informatique. Les voitures autonomes les utilisent, mais aussi les scanners ou IRM (dans le domaine médical). Une image, c’est un objet mathématique et informatique, c’est une grande matrice avec une série de chiffres à l’intérieur. Pour ma part, je travaille sur les images numériques qui sont sur les réseaux sociaux. Nous sommes bombardés par tout un tas d’informations, souvent accompagnées d’images ou de vidéos. Pour tout le monde, et a fortiori les journalistes, il peut être utile de savoir si telle ou telle image est authentique.

J’ai créé des outils, des algorithmes, qui sont capables de détecter s’il y a eu ou non un trucage. Ces dispositifs fonctionnent sur les réseaux sociaux, c’est d’ailleurs leur but, notamment de “zero”, celui dont je suis particulièrement fière. Il est intégré au plug-in de fact-checking de l’Agence France-Presse (AFP). Il est utilisable gratuitement et accessible pour tous. Il se télécharge pour Google Chrome par exemple, et, via un clic droit, permet de faire notamment de la recherche d’image inversée, ou d’appliquer des algorithmes de détection de falsification. Environ 80 000 utilisateurs l’utilisent chaque semaine. Les agences de l’AFP en font usage dans plus de 40 pays. Il est même enseigné à l’ENS Paris-Saclay, parce qu’intéressant mathématiquement et informatiquement.

Je donne aussi des cours de traitement d’image à des journalistes et des professeurs, en formation complémentaire. Ce cours fait partie du master en éducation aux médias et à l’information (EMI), proposé par l’ENS Paris-Saclay et l’ESJ Lille. Je suis particulièrement sensible à l’éducation aux médias et à l’information. J’interviens par exemple lors de journées scientifiques organisées par des associations, ou à l’occasion des Fêtes de la science.

J’interviens également auprès de jeunes à la MISS (la Maison d’initiation et de sensibilisation aux sciences) d’Orsay, qui viennent en sortie scolaire pour des ateliers de sciences. Partager les sciences auprès des plus jeunes est quelque chose que je fais beaucoup et qui me tient particulièrement à cœur.

La vulgarisation vous semble importante, si l’on peut dire ?

Oui, on peut utiliser ce mot. Je trouve cela très important. Ne serait-ce, déjà, que pour moi-même : je pense que si l’on n’est pas capable d’expliquer son sujet à n’importe qui, on ne l’a peut-être pas encore complètement appréhendé.

Quand on pense à la recherche en général, on imagine quelque chose de théorique. Mais finalement, ce que vous faites est très concret ?

Oui, je fais des mathématiques très appliquées. Concernant mon algorithme “zero“, j’ai conçu le code, écrit l’article scientifique et développé le code du produit “final” à intégrer dans l’outil. Puis il m’arrive également de l’enseigner et de l’expliquer à tout type de public.

La recherche, c’est aussi beaucoup travailler en équipe, sur des projets intéressants et concrets. Dans le cadre de la détection de falsification, le but est de mettre des outils à disposition de tous, pour aider à juger d’une information.

L’avantage de mon domaine (les maths et l’informatique), c’est aussi l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. L’activité est facile du point de vue du matériel, il suffit d’avoir un ordinateur. Je peux travailler sur un grand nombre de projets variés, d’où je veux, et il y a très peu de hiérarchie dans mon équipe. Nous sommes une équipe de 35 personnes, que j’adore.

Le manque d’accessibilité irait à l’encontre de l’objectif de l’algorithme ?

Exactement. L’idée n’est pas de dire “cela est faux” ou “cela est vrai”. Nous savons très bien que même si une image est démontrée comme truquée via une preuve mathématique, les personnes en cause vont rétorquer que c’était juste pour illustrer leur propos et que ce n’est pas grave. Finalement, le but, c’est de montrer qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on voit et de permettre de développer l’esprit critique.

Je trouve que l’éducation à l’information est super importante, surtout aujourd’hui, avec la propagation des fausses informations, avec les personnes qui croient tout savoir sur les réseaux…

Vous venez d’obtenir le prix l’Oréal – FWIS 2022. Pourquoi avez-vous décidé de candidater ?

En général, je n’aime pas la compétition, mais beaucoup de personnes autour de moi m’ont invité à participer, notamment en voyant que l’un des critères de sélection était la capacité à pouvoir transmettre les sciences aux plus jeunes. Des proches, des professeurs qui travaillent avec moi au quotidien et d’autres qui me voient plus rarement m’ont envoyé un message en ce sens. Je me suis dit bon, si tout le monde dit que j’ai mes chances, je vais tenter. J’ai même reçu une recommandation spontanée. J’ai trouvé cela hyper encourageant, et, finalement, ça a fonctionné.

Vous avez été, on l’imagine, agréablement surprise, en apprenant l’obtention de cette récompense ?

C’est déjà beaucoup d’émotions. Et puis c’est bizarre, j’étais contente, rassurée, parce qu’on m’a souvent dit pourquoi ne suis-tu pas la voie traditionnelle de la recherche, au lieu de faire de la médiation scientifique, cela n’aide pas à obtenir un poste. Comme je l’ai expliqué, j’adore tout ce qui concerne la médiation scientifique. Ça me donne beaucoup d’énergie. Après avoir passé une matinée à échanger avec des lycéens par exemple, cela me donne de la force pour continuer mes recherches et mes travaux. Ce prix est une forme de reconnaissance de la médiation scientifique, de son utilité.

Le prix l’Oréal – FWIS 2022 a notamment pour objectif d’inspirer les jeunes filles. Qu’en pensez-vous ?

Oui, pour être franche, on me pose souvent la question, surtout parce que je suis en mathématiques et informatique. Mais dans mon parcours, sûrement dû à l’éducation de mes parents, je ne me suis jamais dit ah mais parce que je suis une fille je ne peux pas le faire. Je voyais bien qu’il y avait moins de filles dans ces cursus, mais je ne comprenais pas que certaines personnes puissent se mettre des barrières parce que c’était un domaine soi-disant masculin. Même encore aujourd’hui je vois que ça existe, mais je ne comprends pas, ça me dépasse.

J’ai la chance d’avoir vécu dans un environnement très scientifique, très informatique, grâce à mes parents dont mon père. Je me dis que d’autres jeunes filles n’ont pas eu la chance d’avoir des parents comme les miens. Je sais que moi, comme d’autres femmes de mon domaine, on peut jouer ce rôle-là. Il ne s’agit pas de dire que toutes les femmes doivent venir en sciences, mais de les inviter à ne pas se mettre de barrières.

Je ne vois pas pourquoi une femme n’aimerait pas mon domaine. Je fais du traitement d’image, avec une composante photographique, je donne des cours, j’ai en plus la possibilité d’avoir une vie très équilibrée, je travaille de n’importe où, c’est très agréable. L’idée c’est de donner cette image-là du monde scientifique. On est passionné, on peut travailler sur des problématiques utiles et on a la liberté de choisir ce qu’on fait.

Quels conseils donneriez-vous pour se lancer dans les sciences ?

Je voudrais déjà encourager tout le monde, fille ou garçon, femme ou homme, à se lancer dans les maths et l’informatique. L’informatique est présente dans tous les domaines. Donc quoi qu’il arrive, on est amené à en faire un peu. Les maths ont parfois une mauvaise image. Il y a besoin d’un peu de marketing. Le mot IA est utile de ce point de vue, il est à la mode. Sachez que c’est des maths et de l’informatique ! Cela concerne tout ce qui est smartphone, réseaux sociaux, photo, vidéo, TV… On en voit dans notre vie de tous les jours. Il n’y aucune raison de penser, d’abord, que ce domaine a un genre, et, ensuite, de penser que c’est difficile ou trop fondamental.

Qu’envisagez-vous pour la suite ?

Je continue de travailler avec mon équipe. Dans la recherche, on peut être amené à changer souvent de laboratoire. Donc ce que je fais n’est pas très traditionnel. Mais je suis ravie de continuer à le faire. Nous travaillons sur énormément de projets différents. Je vais poursuivre mes travaux sur la falsification d’images, mais également sur d’autres sujets liés au traitement d’images. Je vais également continuer mes projets éducatifs envers le grand public et les plus jeunes. J’aime le contact humain avec mon équipe, nos échanges sont passionnants.

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