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Prévenir le chef d'entreprise et pas seulement défendre l'entreprise

En 2019, 48 358 dirigeant(e)s d'entreprises ont mis la clé sous la porte, sans ressources pour l'immense majorité d'entre eux. Imaginez ainsi disparaître d'un trait de la carte toute la population d'une ville comme Bayonne… Sans compter les 25 % engagés dans une procédure amiable et les mandataires sociaux révoqués sans traçabilité. Qu'en sera-t-il entre 2020 et 2022 ?
Prévenir le chef d'entreprise et pas seulement défendre l'entreprise
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Économie Publié le ,

Connues, ces données engagent à communiquer plus largement vers les chefs d'entreprise sur les solutions existantes pour anticiper leur risque de perte d'activité. Explications avec Anthony Streicher, co-fondateur de l'entreprise HA PLUS PME implantée depuis 10 ans dans les Yvelines, à Toussus-le-Noble, et président de l'Association garantie sociale du chef d'Entreprise (GSC).
Egalement parrain d'une association accompagnant les chômeurs vers le retour à l'emploi, Anthony Streicher veut parler de tous les chefs d'entreprise susceptibles d'être engloutis dans la casse sociale… casse qui, contrairement à son pendant salarial, se vit jusqu'ici dans un silence assourdissant. Or, et peu important la forme et la taille des entreprises, un dispositif permet d'indemniser depuis plus de quarante ans la perte d'activité de leur dirigeant, sans que ceci ne coûte un centime à l'Etat. Après avoir activement contribué de 2015 à 2018 à l'amélioration de l'offre de garanties que propose l'association GSC, cofondée par l'ensemble des organisations patronales dans une concorde générale - cas inédit - Anthony Streicher en a pris les rênes depuis deux ans, convaincu des enjeux plus que jamais prégnants : outre son caractère indispensable pour le chef d'entreprise et ses proches, la sécurité tenant au fait de se savoir indemnisé en cas de perte éventuelle d'activité reste consubstantielle de la qualité de ses prises de décisions pour son action efficace et performante. Parole d'un navigateur en mer accompli observant toutefois que moins de 1% des dirigeants mettent en place, en moyenne annuelle, une solution complémentaire à leur protection sociale de base.

En quoi votre expérience maritime est-t-elle un atout pour votre vie d'entrepreneur et vos efforts à promouvoir une garantie telle que la GSC ?

Anthony Streicher : M'impliquer pour relever les challenges et faire avancer les choses constitue pour moi une seconde nature, en particulier dans un perpétuel champ d'incertitudes comme peut l'être la mer. L'entrepreneuriat s'avère par nature aussi incertain, complexe et parfois aussi hostile ; je le sais pour être issu d'une famille imprégnée d'une forte culture entrepreneuriale avec deux oncles artisans et un père ayant créé son cabinet d'expertise-comptable. Il faut savoir s'impliquer dans un écosystème pour se connecter avec les autres, apprendre d'eux pour éviter de répéter leurs erreurs, tout en créant une valeur ajoutée allant vous permettre de rendre à votre tour ce qui vous a été donné. J'ai pu être sensibilisé relativement tôt à mon propre intérêt de souscrire une garantie pour gérer en amont mon risque potentiel de perte d'activité. Or, il y a encore deux ans, trop peu de chefs d'entreprise avaient conscience des risques liés à une telle éventualité, nombre d'entre eux considérant aussi que le baptême de dirigeant consacré sur l'autel de l'immatriculation d'entreprise conférait de facto les compétences à mettre en œuvre pour savoir tenir le cap, compétences que je suis personnellement allé chercher un an dans la formation d'une Ecole de commerce. D'où ma détermination de président à renforcer davantage les actions de prévention auprès des chefs d'entreprise, ce défi consistant aussi à responsabiliser leurs tiers de confiance.

Qu'entendez-vous par responsabiliser aussi les tiers de confiance ?

A. S. : Hors “contexte Coronavirus”, le nombre moyen annuel de défaillances d'entreprises varie entre 50 et 70 000. Et, à l'heure où je vous parle, plus de 100 000 entreprises disposent de moins de 30 jours de trésorerie devant elles. Pire : nous savons déjà que, d'ic deux ans, pas moins de 100 000 à 150 000 dirigeants resteront sur le carreau. Tout l'écosystème entrepreneurial dispose de ces données mais le silence à leur sujet semble étrangement être de mise. Celle ou celui qui entreprend aujourd'hui de faire immatriculer son entreprise n'entendra pas les mots qu'il faut pour l'informer des solutions existant pour parer en amont le risque de perte d'activité. Et, à de rares exceptions près, les dirigeants d'entreprise suivis au long cours par leur conseil du Chiffre et/ou du Droit se trouvent dispensés de telles informations, bien qu'il soit du devoir de conseil de livrer des informations éclairées. De manière générale, toutes les parties prenantes au développement de notre tissu entrepreneurial partagent une coresponsabilité dans la persistance de l'image d'Epinal d'après laquelle adopter le statut de chef d'entreprise reviendrait d'entrée à renoncer à tout droit à la protection. Sans vouloir me lancer dans un débat sociologique, nous sommes comme dans une forêt et si celle-ci ne communique pas en état de conscience, rien ne peut correctement fonctionner dans ce néant silencieux.

Notre système national serait ainsi davantage enclin à protéger l'entreprise et ses salariés, quitte à laisser sombrer seul le capitaine du navire ?

A. S. : En l'état, oui, et malgré tout ce qui a déjà été fait en termes d'aides fantasmagoriques pour sauver l'entreprise ; les Pouvoirs publics ont en effet leur part de responsabilité à taire les données évoquées, en leur possession, avec les solutions existantes. C'est un peu comme s'il n'était toujours pas dans les priorités de l'autorité portuaire d'avertir le capitaine d'un navire des moyens dont il dispose de sécuriser son gilet de sauvetage avant de heurter l'iceberg ! Ainsi, et malgré les signaux d'alerte sur le nombre de chefs d'entreprise courant un danger, il se joue sous nos yeux un drame invisible. La situation étant ce qu'elle est à ce jour, concrètement, la question est la suivante : que fait-on pour demain ?

La mise en place de l'Allocation du travailleur indépendant (ATI) depuis un an n'apporterait donc pas cette réponse concrète ?

A. S. : Notre actuel président de la République avait fait, entre autres, campagne sur la création d'une assurance chômage ; une très bonne idée en soi ; un sujet qu'il avait eu le mérite d'être mis sur la table. Mais voilà, la montagne a accouché d'une souris. Au-delà du point de savoir combien d'entre nous connaissent l'existence même de cette allocation depuis sa création le 1er novembre 2019, il aurait été utile d'identifier précisément non pas seulement le nombre de ses bénéficiaires mais aussi l'accueil de cette allocation en fonction des profils, ainsi que l'évolution de parcours des profils. Un flou important flottant sur la première année de mise en œuvre de cette indemnité mensuelle de 800 euros perceptible sur 6 mois maximum, nous avons demandé au gouvernement la constitution d'une Mission d'évaluation de l'ATI pour renseigner son caractère adapté et suffisant, ou pas. Cela reste aussi à nos yeux une question essentielle à intégrer à la Mission “Justice économique” menée par Georges Richelme.

L'ATI ne pourrait donc pas accompagner comme il se doit les dirigeants dont l'entreprise pourrait faillir dans le présent contexte sanitaire ?

A. S. : Nous estimons biaisée l'analyse qui a été faite du besoin initial, avant même la survenance de la pandémie. Ce qui interroge, ce n'est pas tant la plus que cynique somme globale de 4 800 euros, censée permettre dans le meilleur des cas à un dirigeant de survivre la moitié d'une année. Car n'oubliez pas que l'entrepreneur susceptible d'être éligible à cette allocation aura déjà vécu deux drames successifs, avant de s'adresser à Pôle Emploi. Son drame premier et profond : son inexorable culpabilité de ne pas avoir pu empêcher la disparition de son entreprise, souvent encore l'histoire de toute une vie ! Son second drame se jouant cette fois en public, à moins que les pratiques judiciaires ne changent fondamentalement : le passage forcément traumatisant devant le tribunal de commerce pour expliquer et justifier tout ce qui ne peut pas l'être, en particulier au représentant du ministère public. Il appartiendra alors au chef d'entreprise de puiser dans ses dernières réserves d'énergie psychique pour s'inscrire à Pôle Emploi en attendant le premier rendez-vous, muni de la longue liste de justificatifs et certificats requis et qu'il peinera à retrouver en intégralité. Mais ce qui trouble bien davantage encore, c'est la philosophie même du potentiel décaissement en termes d'équité. Financé à partir du prélèvement sur la CSG, le dispositif AIT présente en réalité de bien rigoureuses clauses d'admission, ce que confirment les derniers chiffres recueillis par notre association : 709 accords de prise en charge sur 2 532 dossiers présentés. In fine, ce dispositif rapporte bien davantage que ce qu'il a à décaisser.

Conscients de leur possible révocation, des mandataires sociaux ont-ils déjà adhéré à la GSC ?

A. S. : Oui, ils représentent déjà 35 % de nos membres. C'est en se couvrant ainsi qu'ils acceptent la pression du risque. Ce pourrait être aussi, à l'avenir, le cas de dirigeants qui auront anticipé une potentielle fermeture de leur entreprise à l'amiable, sous la contrainte économique. Car, au-delà du curatif, la prévention a ceci de primordial que pareille démarche, en préparant le chef d'entreprise à intégrer d'éventuels coups durs, permet déjà de faire un pas vers la réussite. De quoi éviter la serial spirale des “4D” partant de la défaite pour descendre à la dépression, puis au divorce, quand ce n'est pas le décès dans le plus complet désarroi. Notre échange a lieu dans mon entreprise des Yvelines, mais je rappelle que la GSC est nationale. D'où le lancement récent d'une campagne de sensibilisation télévisée.

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