AccueilTerritoire« Tout au long de cette crise sanitaire, le rôle social des départements a été majeur »

« Tout au long de cette crise sanitaire, le rôle social des départements a été majeur »

Sénateur des Yvelines depuis 2017, Michel Laugier est particulièrement impliqué dans le département depuis de nombreuses années. Maire de Montigny-le-Bretonneux de 2004 à 2017, il a également assuré la présidence de l'Agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines de 2014 à 2017. Il est toujours conseiller départemental, afin de préserver un ancrage terrain, au plus près des préoccupations des collectivités territoriales. Il passe justement au crible les rapports parfois compliqués entre ces dernières et l'Exécutif, ballotées entre décentralisation et recentralisation des pouvoirs et des compétences.
« Tout au long de cette crise sanitaire, le rôle social des départements a été majeur »
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La France affronte une crise sanitaire interminable et sans précédent. Pensez-vous que l'Exécutif la gère au mieux ?

Michel Laugier : Pour le moment, la stratégie choisie n'est pas forcément la bonne. En Europe, d'autres pays semblent mieux s'en sortir, en rouvrant des lieux de culture, de restauration, etc. Néanmoins, je ne suis pas là pour charger le Gouvernement. Je lui reproche surtout son manque de transparence. Tout se décide à l'Élysée, le mercredi soir, au terme du conseil de sécurité sanitaire, sans aucune consultation, sans la moindre concertation. Dernier exemple, la décision d'Emmanuel Macron de reconfiner arrive le lendemain devant le Parlement. Mais, ce dernier n'est pas une chambre d'enregistrement. C'est la raison pour laquelle les sénateurs ont décidé de ne pas prendre part au vote. Aujourd'hui, le Parlement qui, selon la Constitution, a quand même son mot à dire, est lui aussi confiné, au même titre que tous les Français.

Vous êtes donc favorable à une plus large concertation ?

M. L. : Tout ne doit pas venir d'en haut. Il faut se servir de l'expérience locale. S'il n'y avait pas les collectivités, il n'y aurait pas de vaccination. On peut même remonter au premier confinement. Si le Conseil régional et les conseils départementaux, voire les grandes villes, n'avaient pas commandé des masques, nous n'en aurions jamais eus. Même chose avec les centres de vaccination. Qui s'en charge aujourd'hui ? Ce sont les collectivités territoriales. S'il n'y avait pas eu cet élan de générosité et de solidarité entre les maires, la situation serait catastrophique. On nous parle de beaucoup de choses, mais pas des frais de fonctionnement de ces centres de vaccination. L'État fournit les vaccins. Tout, le reste, toute l'organisation, est à la charge des collectivités territoriales. Voilà la réalité. Je remercie vraiment du fond du cœur tous les maires qui s'impliquent au gré des décisions. Avec le durcissement des règles sanitaires, l'Élysée a annoncé dernièrement une nouvelle évolution au niveau scolaire. Qui s'occupe de sa mise en place ? Les maires. A chaque changement de protocole, l'adaptation émane des collectivités. Ce sont elles qui gèrent la crise au quotidien.

La plupart des décideurs ont évidemment des têtes bien faites, mais ils n'ont aucune expérience du terrain, à commencer par le président de la République qui n'a jamais été un élu local. Comment peut-il imaginer le fonctionnement ? Dans ces conditions, il est difficile de dicter les choses.

Qui plus est, on voit bien aujourd'hui que les chiffres ne sont pas les mêmes du côté de Bordeaux et du côté de Nice, du côté de Strasbourg et du côté de la Vendée. Il faut donc adapter les mesures aux situations locales. C'est ce qu'ont fait les Espagnols, c'est ce qu'ont fait les Allemands et même nos amis Italiens. La stratégie française a un peu évolué depuis le début de l'année, mais appliquer les mêmes décisions à l'ensemble des territoires est tout à fait anormal. Qu'est ce qui empêche des habitants de Lozère de se voir et de faire leurs courses où ils le souhaitent ? Franchement, je ne comprends pas.

C'est pour vous le symbole du jacobinisme actuel que certains reprochent au Gouvernement ?

M. L. : Oui, c'est exactement ça. Je pense que nous devons passer à une nouvelle décentralisation. À travers toutes les lois votées ces dernières années, on assiste plutôt à une recentralisation. Certes l'État donne davantage de pouvoirs aux collectivités, mais les contrôles sont aussi de plus en plus importants. Elles ne sont plus libres. Elles le sont d'autant moins qu'aujourd'hui, au niveau fiscal, elles ne sont plus autonomes. Il n'y a que sur la taxe foncière que les villes et les communes peuvent agir. Sur tout le reste, elles sont tributaires des dotations de l'État. Franchement, je plains les maires qui élaborent des budgets avec des inconnues importantes de leurs ressources, notamment toutes les recettes qui viennent de l'État ou de la fiscalité. Les impôts locaux ont disparu. Reste uniquement le foncier bâti. Il n'y a plus que les propriétaires qui paient des impôts.

Vous avez été en charge de la gestion de la ville de Montigny-le-Bretonneux pendant de nombreuses années. Vous avez donc vu évoluer les rapports entre les collectivités locales et l'État...

M. L. : J'ai une expérience un peu particulière puisque j'ai été aux commandes d'une ville qui est au sein d'une intercommunalité au pouvoir très fort. Saint-Quentin-en-Yvelines est en effet exemplaire. C'est un peu sur ce schéma d'organisation que se sont développées d'autres villes nouvelles, en France.
Par exemple, une ville comme Montigny-le-Bretonneux n'a jamais touché de taxe professionnelle. Cette dernière partait directement vers l'intercommunalité. Il y avait ensuite une redistribution plus ou moins juste, souvent en fonction de la gestion politicienne des choses.

Pendant très longtemps, il y a eu une liberté totale – c'est d'ailleurs dans la Constitution : les collectivités s'administrent de manière autonome. Il y a même eu une dynamique de décentralisation sous Gaston Defferre et le premier septennat de François Mitterrand, qui a plutôt été une bonne chose. Ensuite, l'État a progressivement empiété sur les prérogatives locales. Le mouvement s'est largement accéléré, à travers un certain nombre de lois et de réglementations.
La dotation globale de fonctionnement des communes a fondu comme neige au soleil pendant le mandat de François Hollande. Aujourd'hui il y a même quelques communes des Yvelines qui sont contributrices. Il faut savoir arrêter.

Il y a également les systèmes de péréquation qui consistent à prendre aux communes dites “riches” pour donner à celles qui sont moins favorisées. Bien entendu, le principe de la solidarité doit jouer. Il ne faut pourtant pas confondre une collectivité bien gérée et une autre qui ne l'est pas. Il faut aussi une prime à la bonne gestion, sinon, on ne s'en sort pas. Or, cette différence n'apparaît pas réellement et nous sommes dans un système qui supprime petit à petit l'indépendance des communes.

La composante environnementale devient de plus en plus importante. Cette dynamique qui semble irréversible rend-elle plus complexe encore la gestion des collectivités ?

M. L. : L'environnement et le développement durable sont déjà intégrés dans la gestion des collectivités. Il est difficile de s'engager sur des plans à 15 ans, 20 ans ou 30 ans. Néanmoins, au quotidien, les maires cherchent à ce que les choses se passent mieux. Pour préserver l'environnement des communes, nous n'avons pas besoin des écologistes, mais de sensibilisation des habitants. Je crois que ce travail fait à présent partie de l'état d'esprit de toutes les villes, de plus en plus vertueuses. Cela me paraît évident. Les lois vont plus loin encore. Il ne faut pas non plus tout bouleverser. Là encore, il y a des spécificités régionales et même locales à prendre en compte.

Je suis favorable à certaines contraintes environnementales, notamment sur tout ce qui concerne l'alimentation, les économies d'énergie, etc. Nous y allons tous. D'ailleurs, les villes ont donné l'exemple avec, notamment, l'interdiction de produits phytosanitaires, même si parfois, les administrés qui vous demandent de préserver l'environnement sont les premiers à venir se plaindre quand ils voient de l'herbe sur leur trottoir. On est généralement beaucoup plus exigeant avec les autres qu'avec soi-même. Je pense que cet effort lié au développement durable est une affaire de responsabilités individuelle et collective. On a malheureusement un peu perdu la notion du bien vivre ensemble et le respect collectif. On le voit bien avec la situation sanitaire que l'on vit en ce moment. Chacun fait attention à soi. D'autres dérogent aux règles sanitaires et pour eux, c'est normal. Plus il y aura de personnes qui ne respectent rien, plus on perdra de temps. Nous sommes finalement très “latins”.

Le logement est globalement un problème aussi important pour les municipalités…

M. L. : Aujourd'hui, les conseils départementaux et le conseil régional accompagnent la construction de logements. En dehors de la maîtrise du foncier, la première chose que je ferais, c'est de donner les attributions de logements aux maires. Parce qu'aujourd'hui, ce ne sont pas eux qui attribuent la majorité de ces logements. Au mieux, ils en attribuent 20 %. Donc, 80 % sont imposés par la préfecture, par Action Logement, etc. Quand les maires font l'effort de construire, il faudrait qu'ils retrouvent la maîtrise du peuplement. Je me suis toujours battu pour cela, en expliquant au préfet et aux différents intervenants, que leur rôle s'arrête le jour où ils attribuent un logement, au moment où le travail du maire ne fait que commencer, puisque la famille logée vient s'installer dans la commune, en bénéficiant de tous les services publics.

Autre difficulté, la loi SRU oblige les communes à avoir un minimum 25 % de logements sociaux. Il fallait sans doute pousser certaines municipalités à le faire. Nous avons donc ce plancher, mais pas de plafond, ce qui est anormal. Quand on voit des villes qui se sont construites dans les années 1960 et 1970, notamment gérées par des majorités communistes, qui dépassent 75 % de logements sociaux, on voit la catastrophe que cela représente aujourd'hui, malgré tous les efforts qui sont faits depuis les plans Borloo.

J'en reviens à l'obligation des 25 %. Il y a des communes pour lesquelles c'est tout simplement impossible. Elles atteignent 8 à 10 %, parce qu'elles ne peuvent pas faire mieux. Chevreuse, une commune des Yvelines que je connais bien, en fait partie. Cette municipalité est traversée par une rivière. Il y a donc des zones inondables où il est impossible de construire. Elle est, par ailleurs, dominée par un château avec sa zone de protection. Là encore, toute construction est interdite. La seule solution pour Chevreuse serait d'édifier des tours ! Il faut donc, je pense, être intelligent et travailler avec les maires.

L'Île-de-France peine à trouver sa structure de gestion idéale, notamment au niveau local avec les intercommunalités…

M. L. : En 2014, on commençait à parler de métropole, mais surtout la loi poussait la mise en place de très grandes intercommunalités. A l'époque, je me suis battu parce que nous n'étions plus dans le raisonnable, mais dans la lourdeur. La loi NOTRe a incité les communes à se regrouper. Cela n'a pas forcément été une réussite. Quand on se regroupe par amour, les choses fonctionnent généralement bien. En revanche, quand le mariage est un peu forcé, les communes y vont en traînant les pieds. Finalement, je pense qu'on a voulu aller trop vite et trop loin.
La loi a fixé des compétences obligatoires aux intercommunalités. On en arrive parfois à des aberrations. On redonne aujourd'hui le choix aux communes de reprendre une partie de ces compétences à leur compte. Dans certaines intercommunalités du Nord des Yvelines, par exemple, les maires des villages géraient leur voirie au quotidien, remédiant dans la journée au moindre désagrément. Ils dépendent à présent des services techniques de l'intercommunalité. Remettre en état une route ou un trottoir prend ainsi beaucoup plus de temps. Les habitants ne comprennent pas et s'en prennent au maire, alors que ce n'est plus de sa responsabilité.

Que pensez-vous du millefeuille constitué par les différents échelons de décision en Île-de-France ? Quelle est, pour vous, la réforme qui s'impose aujourd'hui ?

M. L. : La commune, l'intercommunalité, le département, la région et maintenant la Métropole, cela fait beaucoup… L'Île-de-France est la région la plus importante d'Europe. Paris et les deux couronnes fonctionnent en symbiose. On le voit bien actuellement avec la crise, on le voit avec les transports. Les Yvelines, le Val-d'Oise, L'Essonne et la Seine-et-Marne, le “seconde couronne”, font partie de la région parisienne. Soyons donc raisonnables et ne créons pas un échelon intermédiaire supplémentaire, avec un nouveau budget et de nouveaux élus, alors qu'on a déjà du mal à s'y retrouver, surtout dans une période où l'argent public va se faire de plus en plus rare. Pour moi, le schéma idéal est donc une métropole dont les limites sont celles de l'Ile-de-France.

On a également évoqué la disparition des départements…

M. L. : Je me suis toujours battu pour les départements. Je pense que sans eux, nous n'aurions pas la même situation économique. Leur rôle social dans cette période de crise sanitaire est essentiel.

On oublie que les aides et les soins apportés aux personnes handicapées, aux personnes âgées… dépendent du département. Dès que l'on aborde le social, il faut de la proximité. Et là, le département prend toute sa place.

Comment le département des Yvelines supporte-t-il actuellement cette crise sanitaire qui n'en finit pas ?

M. L. : En ce moment, les Yvelines ont la chance d'avoir un Conseil départemental qui fonctionne bien et qui dispose de capacités financières et qui lui permettent d'accompagner toutes les collectivités locales. Les communes continuent à investir, continuent à sortir des nouveaux équipements publics, à s'adapter, à transformer leur environnement, à entretenir leurs routes, etc.
Le Conseil départemental a, par ailleurs, mis en place une structure, baptisée “IngénierY”, qui accompagne les communes dans l'élaboration et la réalisation de leurs projets.

Il y a également cette politique sociale forte et une politique aussi ambitieuse au niveau des collèges. Le département s'engage dans les prochaines années à construire des établissements “bas carbone” et à en rénover d'autres, en utilisant un matériau nouveau : le bois ! Nous sommes donc dans une très bonne dynamique. Je pense que c'est même quelque chose d'un peu unique en France.

Comment le département parvient-ils à disposer de moyens aussi importants ?

M. L. : Le Conseil départemental a eu le courage d'augmenter les impôts quand cette hausse est devenue nécessaire, puis sa bonne gestion a permis une baisse l'année dernière. Il était difficile de s'en sortir, entre les péréquations et les baisses de dotations. Nous avons relevé la taxe foncière. Nous étions alors le département le moins fiscalisé de France. Il est toujours très bien placé.

C'est, par ailleurs, un département parfaitement géré, puisque nous avons le budget de fonctionnement le moins élevé par habitant. Les Yvelines se portent donc plutôt bien, mais nous nous battons pour l'avenir. L'État va injecter de gros moyens financiers dans cette métropole annoncée, dont nous voulons faire partie.

Nous nous battons, par ailleurs, pour maintenir le secteur agricole, qui est important dans le département. Nous souhaitons le développement le plus harmonieux possible.

Parmi nos autres atouts, nous avons un grand fleuve qui traverse le département et de superbes forêts, sans oublier un riche patrimoine historique avec Versailles, Rambouillet, Saint-Germain-en-Laye… Mais aussi des lieux comme Mantes la Jolie, Les Mureaux, Sartrouville, Trappes… où il y a encore beaucoup de travail à faire au niveau de la politique de la Ville. Cette variété fait le charme de ce département.


L'agglomération de Saint-Quentin parvient-elle à tenir le cap en cette période difficile ?

M. L. : L'agglomération de Saint-Quentin constitue le deuxième pôle économique de l'Ouest parisien, après La Défense. Avec sa position stratégique, le long de la voie ferrée, à la sortie de l'autoroute A12, en lien avec la A86 et d'être à l'ouest de Paris, sur la route de la Normandie ou de la Bretagne, elle est toujours aussi attractive, continuant à investir dans des aménagements et des équipements publics.
Saint-Quentin-en-Yvelines bénéficie également de grands projets sportifs, à l'approche des Jeux olympiques. Nous avons eu cette chance d'avoir de bons équipements et de nouer de bons partenariats avec les fédérations qui se sont installées chez nous. Notre vélodrome est d'ailleurs devenu un “vaccinodrome” ; le premier en France.

Ces équipements sportifs nous ont déjà permis d'accueillir les Championnats d'Europe et du monde de cyclisme sur piste et nous avons à présent la perspective des Jeux olympiques. Même chose pour le golf. J'ai eu le plaisir de travailler pendant 10 ans à l'organisation de la Ryder Cup, la plus grande compétition de golf au monde. L'agglomération en est à présent récompensée, puisque les épreuves de golf des Jeux se dérouleront à Saint-Quentin. Nous allons également avoir le cyclisme sur piste, le VTT, le BMX... C'est, pour nous une superbe perspective.

Économiquement, Saint-Quentin rayonne également, se plaçant, par exemple, dans le top 5 des centres commerciaux régionaux. Le secteur du logement est toujours en plein développement, pour accueillir de nouvelles populations et pour permettre aux jeunes générations de quitter le cocon familial en restant sur place.

Nous donnons un avenir à ces jeunes avec des écoles, des collèges et des lycées, publics et privés, avec une université qui devient très importante, une faculté de médecine, mais aussi l'Estaca, L'École supérieure des techniques aéronautiques et de construction automobile. Nous travaillons aussi avec le plateau de Saclay, qui va devenir la Silicon Valley à la française dans les prochaines années.

Les maires de l'agglomération ne sont pas timides. Ils ont une vraie culture de l'aménagement. Au niveau du foncier, les terrains libres se raréfient, certes, mais la politique de déconstruction-reconstruction permet de maintenir une très forte attractivité. En France, peu de territoires bénéficient d'un tel écosystème.

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