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ESSONNE

Grégoire de Lasteyrie : « Faire de la tech un outil au service de l’amélioration du cadre de vie »

Pour le président de la communauté d'agglomération Paris-Saclay, le sujet des compétences dans la "tech" est essentiel pour le pays, dans une période où la France dégringole dans les classements internationaux en matière de formation scientifique.
Grégoire de Lasteyrie : « Faire de la tech un outil au service de l’amélioration du cadre de vie »
@ Corinne Hameau

Économie Publié le , Propos recueillis par Quentin Clauzon

Le président de l’agglomération de Paris-Saclay, Grégoire de Lasteyrie, a pris la plume sur le web depuis quelques semaines, pour alerter sur différentes problématiques liées à l’innovation. Il faut dire que le territoire de Paris-Saclay est au centre de ces préoccupations. Considéré par le MIT comme l’un des huit plus grands plus grands pôles d’innovation au monde, il concentre 15 à 20 % de la recherche publique et privée française. L’agglomération est elle aussi fortement concernée par ces enjeux, s’efforçant de faire de la tech un outil au service de l’amélioration du cadre de vie de ses habitants. Qu’il s’agisse de l’emploi, de l’énergie, ou encore de la participation citoyenne, le numérique peut apporter des solutions adaptées.

Quel est le message général que vous avez souhaité adresser dans votre texte “La bataille des compétences“ ? Pourquoi cette alerte ?

Grégoire de Lasteyrie : Parce que c’est un sujet qui est essentiel pour l’avenir de notre pays. La révolution technologique est déjà en cours. On parle toute la journée d’intelligence artificielle, de quantique, de nanotechnologie. Evidemment, il faut mettre en face des compétences pour innover, pour concevoir, développer, et industrialiser toutes ces technologies. Pour cela, nous avons besoin de femmes et d’hommes formés pour relever ces défis. A la base de toutes ces formations, il y a l’enseignement des sciences, et plus particulièrement des mathématiques. Ce qui m’inquiète c’est la faiblesse et la dynamique de la France quant à l’enseignement dans cette matière. Les chiffres du Timms (Trends in mathematics and science study) sont parlants. En 25 ans, nos élèves de quatrième ont perdu une classe de niveau. Ils sont désormais bons derniers en Europe sur les mathématiques et dans les dernières places mondiales. Alors qu’au début des années 90, ils étaient extrêmement bien dotés. Aujourd’hui, plus de 50 % des lycéens abandonnent l’enseignement scientifique en seconde. C’est dramatique et ça va avoir des conséquences encore plus dramatiques dans les années qui viennent. En tant que président de l’agglomération de Paris-Saclay, je ne peux que mettre ça en balance avec le fait qu’aujourd’hui, l’université de Paris-Saclay est première en mathématiques au classement de Shangaï.

C’est un paradoxe…

G. de L. : En effet, il ne s’agit pas de la même génération, entre ceux qui vont au collège aujourd’hui, et ceux qui sont en âge de publier dans les revues de mathématiques prises en compte dans le classement de Shangaï. La première place de mathématiques se travaille année après année. Aujourd’hui nous préparons des générations qui risquent de ne pas permettre de maintenir ce niveau d’expertise et d’excellence. C’est pour cela que je pense qu’il est essentiel d’agir vite, de sorte que nous puissions être en capacité de former tant qualitativement que quantitativement sur les sujets scientifiques. Qu’il s’agisse des Etats-Unis, des pays asiatiques, ou encore de l’Inde, tous prennent un temps d’avance, qui sera chaque jour plus difficile à rattraper.

© DR

Ces enjeux se retrouvent sur le territoire de Paris-Saclay, qui compte 40 % de jeunes ?

G. de L. : Oui, nous sommes un pôle à la fois extrêmement technologique et scientifique. Voici quelques chiffres : le MIT classe le territoire comme l’un des huit plus grands pôles d’innovation, Paris-Saclay regroupe 15 à 20 % de la recherche publique et privée française, notre université est 13e au classement global de Shangaï (en plus de sa première place en mathématiques) sur plusieurs milliers d’universités en lice et nous avons également l’Institut Polytechnique de Paris, qui est aussi en tête de la plupart des classements. Bref, nous avons un écosystème qui est extrêmement en pointe.

Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt : une partie non négligeable de nos entreprises du numérique ont du mal à recruter certains profils spécifiques. Je pense au Pôle de compétitivité Systematic Paris-Region – un acteur ancien du territoire avec lequel l’agglomération a beaucoup de liens –, qui a réalisé l’année dernière une étude RH auprès de ses membres. Ses conclusions montrent qu’il y a des tensions sur les métiers d’ingénieur cloud, d’informaticien, de développeur C++, de programmateur. C’est vrai dans les entreprises du numérique, ça l’est dans les secteurs qui ne sont pas directement liés au numérique mais qui ont besoin de ces compétences-là. Par exemple, dans le service public, et plus précisément à l’agglomération, j’ai mis des mois et des mois à pourvoir un poste de chef de projet en transformation numérique et d’alternant en administration de base de données, faute de candidats.

C’est la même chose en matière de cybersécurité ?

G. de L. : Exactement. Nos commerçants et nos artisans, qui comprennent de la même façon qu’ils doivent se numériser, notamment pour achalander le client, ont également du mal à trouver des compétences en la matière. C’est pourquoi l’agglomération s’est engagée assez tôt pour pouvoir accompagner les uns et les autres dans cette transition numérique.

Qu’est-ce que la stratégie “deep tech“ du territoire ?

G. de L. : Pour nous, l’objectif fondamental, c’est de faire de la technologie un outil au service de l’amélioration du cadre de vie nos concitoyens. Il ne faut jamais perdre cela de vue. L’un des moyens de le faire, c’est de renforcer la communauté deep tech que nous avons sur le plateau de Saclay. Nous avons la chance d’avoir la French Tech Paris-Saclay, qui a été créée sous l’impulsion de l’agglomération, en novembre 2019. La mission de cette association est de regrouper tous les entrepreneurs qui sont autour du territoire de Paris-Saclay, jusque dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine, pour, justement, défendre, promouvoir et accompagner les jeunes sociétés qui produisent des innovations de rupture, pour soutenir cette dynamique entrepreneuriale et pour aider les start-ups à faire de la France et de Paris-Saclay un écosystème puissant et rayonnant.

Et pour donner du sens à cette communauté, nous essayons d’y accrocher des projets d’envergure. Nous avons le consortium DeepTech Alliance Paris-Saclay, conduit par l’incubateur IncubAlliance (avec justement la French Tech dont je parlais), la SATT (Société d’accélération du transfert technologique) Paris-Saclay, l’université Paris-Saclay, qui a été désigné fin 2020 comme lauréat du deuxième appel à projets SATT-Incubateurs-accélérateurs du PIA (Programme d’investissements d’avenir). L’objectif, c’est de tripler le nombre de projets émergeants et de sociétés en incubation sur le territoire.

Notre stratégie deep tech, c’est donc vraiment de leur donner les moyens d’avoir accès à un environnement propice à la création, à l’innovation et à l’hybridation sur tout ce qui se fait en matière de recherche de technologie de rupture. Nous faisons principalement confiance à l’intelligence collective de l’ensemble des acteurs.

D’où le besoin en compétences dont vous parliez ?

G. de L. : Exactement et c’est pour cela que nous avons plusieurs actions pour permettre l’émergence de ces filières d’excellence et de spécialité. Il en existe trois formes. D’abord, nous essayons d’accompagner les acteurs économiques aux différents stades de leur développement. L’idée, c’est d’aider la start-up à émerger, et ensuite, à faire du scale-up. C’est, enfin, d’aider l’entreprise en forte croissance à devenir une licorne. Nous avons, en l’occurrence, un partenariat important avec IncubAlliance, un incubateur de jeunes pousses (des entreprises qui ont moins de trois ans). Nous accompagnons le Pôle Systematic, ce qui nous permet d’avoir une aide sur l’innovation, la création d’entreprise. Nous apportons également un soutien en matière d’immobilier d’entreprise, parce qu’il est très important que ces structures aient des lieux pour s’installer.

Et nous avons financé à hauteur d’un million d’euros un bâtiment baptisé Playground Paris-Saclay, qui va être un véritable totem dans notre territoire de l’innovation. On y trouve un incubateur, une pépinière et un hôtel d’entreprise sur 6000 m2. Evidemment, nous avons des partenariats beaucoup plus opérationnels et techniques avec de grands acteurs de l’innovation et du numérique.

Il y a, par exemple, Decarbonized City, sur le jumeau numérique, développé en partenariat avec Cosmo Tech et l’Institut de recherche technologique System X. Mais aussi la chaire Anthropolis sur les mobilités du futur, portée par l’IRT System X et Centrale Supélec, et financée par, Renault, EDF, Engie, et Nokia Bell Labs. Nous avons autre partenariat avec les pôles de compétitivité Cap Digital et Systematic, dans le cadre d’un challenge numérique lancé par l’agglo, qui a conduit à la création d’un Observatoire économique et fiscal. Il permet de prioriser et d’optimiser les politiques publiques en faveur du développement économique et de l’emploi. Une dizaine de partenariat est en cours aujourd’hui. La stratégie numérique du territoire est très concrète.

Qu’est-ce que le jumeau numérique ?

G. de L. : Un jumeau numérique simulable, c’est une espèce de grand SimCity (un jeu vidéo de simulation, NDLR). Nous avons reconstitué l’agglomération en numérique et nous sommes capables – pour le moment, uniquement sur le volet de l’énergie –, de faire des simulations pour voir quelles sont, projet par projet, les meilleures sources d’énergie qui permettent de minimiser l’impact carbone, les gaz à effets de serre, et d’optimiser la production d’énergie.

Lorsque nous proposons d’aménager un quartier, nous allons donc nous demander si, sur ce quartier, nous allons installer une pompe à chaleur, de la géothermie, un réseau de chaleur, ou bien si nous allons brancher le système au datacenter mitoyen. Cela nous donne la possibilité faire toutes ces simulations rapidement, là où, auparavant, cela prenait énormément de temps. Nous passions par des cabinets extérieurs. Ici, c’est vraiment une interface qui est très simple, et qui permet d’optimiser les choix de la collectivité en matière de réduction de son empreinte carbone.

Le numérique a aussi des applications en matière de participation citoyenne ?

G. de L. : Alors ce qui est sûr, c’est que le numérique a permis de rapprocher le citoyen de la décision publique, en lui permettant d’y accéder, de mieux la comprendre, voire de participer à sa construction (sur certains projets, grâce à des plateformes spécifiques). Les communes de l’agglomération le font aussi fortement. Cela nous permet d’avoir, en politique publique, des actions très concrètes parce que chacun devient acteur. Par exemple, le projet maMob’, dont l’objet et de réduire l’impact carbone des déplacements, propose aux usagers du territoire des scénarios plus vertueux en termes de transport sur la base de leurs propres usages. Concrètement, vous téléchargez une application sur votre téléphone, vous renseignez ce que vous avez l’habitude de faire comme trajets et, sur cette base l’appli, va vous faire des suggestions personnalisées. “Pourquoi est-ce que dans ce cas vous ne prenez pas le vélo, pourquoi vous prenez la voiture ici et là les transports en commun ? Est-ce que vous avez pensé à prendre tel chemin ?“. Les propositions sont basées sur l’IA, qui va s’adapter à votre comportement. Et donc on voit bien que, d’une stratégie de mobilité où vous êtes passifs et vous regardez les meilleurs trajets, en l’espèce, vous devenez acteurs, parce que vous optimisez progressivement votre mobilité, en ayant en tête l’objectifs d’avoir des comportements vertueux.

Pour mener à bien ces objectifs, les infrastructures sont essentielles. L’agglomération a récemment justement porté plainte. Qu’espérez-vous quant à la suite des événements ?

G. de L. : Le sujet, c’est que sur tout l’Est du territoire de Paris-Saclay, c’est-à-dire 11 communes, nous avons une situation qui n’est pas acceptable, celle d’un réseau fibre qui dysfonctionne fortement. Entre 10 % et 20 % des logements n’ont pas accès à la fibre et pour ceux qui y ont accès, la qualité de service est telle qu’ils se font en permanence débrancher. Les techniciens repassent sans régler les problèmes. Cela fait plusieurs mois que nous essayons de travailler en bonne intelligence avec les opérateurs, pour qu’ils progressent. Nous voyons que cela ne fonctionne pas et donc nous passons à l’étape d’après, qui consiste à dire aux opérateurs “si vous ne respectez pas vos engagements, nous allons vous mettre devant vos responsabilités, donc face à vos obligations contractuelles“.

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