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FRANÇOIS DUROVRAY : « Nous voulons être reconnus à notre juste valeur »

François Durovray est le président du département de l'Essonne depuis avril 2015. Au cœur de l'action depuis le début de la crise sanitaire, il rappelle que la Grande Couronne, dont l'Essonne fait partie, contribue largement à la richesse de l'Île-de-France. Il déplore que ces territoires soient oubliés par l'État et confrontés à l'égoïsme parisien.
FRANÇOIS DUROVRAY : « Nous voulons être reconnus à notre juste valeur »

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Récemment, vous regrettiez, dans une interview accordée au JDD, le manque de considération porté par les Pouvoirs publics à la Grande Couronne. Avez-vous le sentiment que ces départements d'Île-de-France sont un peu oubliés, à la fois par Paris et par l'État ?

François Durovray : J'ai ce sentiment, mais je préfère l'exprimer de façon positive. La Grande Couronne, et particulièrement l'Essonne, sont des territoires complexes où se conjuguent aujourd'hui toutes les dynamiques, avec de la richesse créée, une population qui augmente. Nous accueillons annuellement 16 000 habitants de plus. Je demande simplement que tout cela soit reconnu par l'État et se traduise en termes d'infrastructures et de services publics nécessaires à notre épanouissement. Cette reconnaissance passe évidemment par l'optimisation des transports publics. Nous savons parfaitement qu'il est impossible de créer des réseaux de transports en commun aussi dense qu'à Paris ou dans la Petite Couronne. Il faut donc transformer notre réseau routier, principalement nos routes (A6, A10, N118, Francilienne) pour qu'elles puissent accueillir plus de monde en polluant moins. Il est nécessaire de créer des lignes de bus express le long de ces grands axes, mais aussi l'ex-Nationale 20, départementale depuis 15 ans, qui a vocation à supporter ce genre de trafic.

Concernant les services publics, nous avons des besoins dans le domaine de la santé, de l'éducation, de la justice, de la police. En analysant ces quatre secteurs régaliens de première importance, nous nous rendons compte que nous sommes moins bien dotés que d'autres territoires, notamment ruraux, compte tenu de leur superficie, en nombre de policiers, de gendarmes ou de professeurs des écoles. Il n'est pas normal que nous soyons moins bien dotés que Paris et sa proche banlieue. Aujourd'hui, par exemple, il est anormal que les cinq millions d'habitants de la Grande Couronne ne puissent pas bénéficier d'hôpitaux universitaires. Nous n'avons donc pas la capacité de former nos médecins et de les garder sur place, ce qui explique partiellement le déficit des installations. La Grande Couronne est actuellement le plus grand désert médical de France. La moitié des Essonniens se font opérer en dehors du département, avec l'attractivité des hôpitaux parisiens. J'estime que nous avons des centres hospitaliers comme à Corbeil, Pontoise ou Versailles et que nous avons vocation à structurer des équipes médicales de premier plan, en accueillant des Centres hospitaliers universitaires.

L'éducation est également en question…

F. D. : En matière d'éducation, je suis aussi choqué de voir Paris perdre 3 à 4 000 élèves par an, alors que le nombre de professeurs reste constant, avec 83 enseignants pour 1 000 élèves. En Essonne, nous avons 2 200 élèves supplémentaires chaque année, dont 1 500 dans les collèges où nous n'avons que 70 enseignants pour 1 000 élèves. Le ratio dans notre département devrait être supérieur à celui de Paris compte tenu de nos évolutions démographiques respectives. Il devrait, notamment, être supérieur à Grigny, à Vigneux-sur-Seine, à Corbeil ou aux Ulis par exemple, là où dans certains de ces quartiers difficiles, la jeunesse doit être soutenue. C'est essentiel et les élus du territoire, quelle que soit leur couleur politique, s'accordent à le dire unanimement.

On peut également parler de la justice qui est aujourd'hui dans un état déplorable… En revanche, je veux exprimer tous ces sujets positivement. Je demande simplement que les dynamiques qui existent sur notre territoire soient mieux accompagnées par l'État.

Vous êtes assez critique vis-à-vis de la Marie de Paris, notamment à travers les restrictions de circulation automobile et de stationnement intra-muros qui ne facilitent pas la vie des Essonniens contraints de se déplacer ?

F. D. : Je demande simplement que la maire de Paris prenne en considération les territoires voisins. Nous faisons partie d'un même ensemble. Elle doit comprendre que sa politique nous concerne directement. Quand elle propose de limiter à 50 km la vitesse sur le périphérique ou lorsqu'elle condamne les berges aux voitures, cela a une incidence directe sur les Essonniens et, plus largement, les habitants de la petite et de la grande couronne !

C'est la raison pour laquelle je souhaite la rencontrer pour avancer concrètement sur certains sujets, au-delà de nos clivages politiques et de nos différences. Avec Valérie Pécresse nous avons et nous portons une vision des territoires franciliens. Anne Hidalgo doit sortir d'une vision parisiano-centré très égoïste pour la grande couronne.

N'y-a-t-il pas là un problème structurel avec la grande métropole qui tarde à se dessiner ? Que pensez-vous pas de ces strates décisionnelles qui se superposent et qui, finalement, ne sont peut-être pas d'une totale efficacité ?

F. D. : Nous avons besoin d'une clarification des compétences. Aujourd'hui, il faut avoir le courage de faire le ménage, avec des sujets qui ne sont pas simples. Même si c'est très symbolique et identitaire pour nos territoires, il faut dire que l'avenir des routes départementales, devenues tellement stratégiques, doit se décider à l'échelon régional, en associant, bien entendu, les Départements. A l'inverse, en matière d'éducation, je pense que la Région, avec ses 475 lycées, est moins agile que les départements pour assurer l'entretien, la maintenance, la restauration... On pourrait avantageusement transférer ces équipements aux départements. La clarification des compétences est donc le premier sujet.

Après, s'il y a un niveau de collectivités en trop, je pense que c'est le niveau intercommunal, surtout les EPT – Établissements publics territoriaux, NDLR. Dans les zones rurales, les EPCI doivent devenir des sortes de communes nouvelles. En Essonne, les sept communautés de communes comptent entre 25 000 et 70 000 habitants. Elles ont vocation à gérer les services publics structurants, même si cela n'est pas facile. Cela ne peut partir que de la volonté des élus. Il est évident que le niveau des intercommunalités – je suis d'ailleurs président de l'une d'elles – est le bon pour gérer les piscines, les salles de spectacle, pour porter une vision sur le logement, les pistes cyclables, etc.

Quant aux départements, ils sont essentiels. La crise de la Covid l'a encore démontré. Ils sont plus agiles que la région et disposent d'une vision plus large que les communes ou intercommunalités. Qui prendrait en charge les compétences en matière de sociale si nous supprimions cet échelon ?

Je prends l'exemple de la protection de l'enfance, nous avons un centre départemental dans le département. Cela veut donc dire qu'il faudrait 12 centres en Essonne (un par intercommunalité) pour gérer la protection de l'enfance, sans le département ? Sans même parler des écarts de richesse entre les territoires, notamment en termes d'emploi. Ne nous trompons pas, le département est le bon échelon. Ses missions de solidarité sont essentielles.

Ce sont toutes ces difficultés qui retardent la réforme…

F. D. : Les présidents de départements sont favorables – nous l'avons tous écrit – à la suppression des EPT en zone dense. Je suis prêt à accompagner une réforme de l'intercommunalité pour qu'elle soit plus cohérente sur les territoires de la Grande Couronne. Quant à la Métropole (MGP), elle doit avoir dimension régionale. Comment accepter que Saclay, Marne-la-Vallée ou encore Roissy n'en fassent pas parties ? Il faut également la doter de vraies compétences, son surnom de coquille vide n'est pas usurpé.

En ce qui concerne la gouvernance, elle pourrait être dirigée par deux assemblées, à l'image du Parlement, avec un Conseil régional ayant ses compétences propres et une Assemblée des territoires où siègeraient les présidents des départements, des EPCI... qui aurait mission de gérer les grands sujets métropolitains que sont l'habitat, le développement économique, la mobilité, sans doute la question environnementale...

Je crois aussi qu'il faut nourrir notre réflexion avec des exemples étrangers. Quand on regarde ce qui se passe à Londres, et à Berlin, deux capitales qui ont d'ailleurs des modèles assez différents, on découvre des gouvernances fluides et efficientes.

A ce propos, dès le premier confinement, les départements, l'Essonne notamment, se sont montrés particulièrement actifs, prouvant ainsi leur utilité…

F. D. : Nous avons été aux côtés de ce que David Goodhart présente très justement comme les métiers “de la main et du cœur”, infirmières, aides-soignantes, éboueurs, caissiers... Ils se sont révélés essentiels pendant cette crise. Nous avons dû et su trouver les bonnes réponses en débloquant, notamment, la distribution des masques (en pleine pénurie par l'État) et mis en place des stratégies dans les Ehpad pour isoler les patients touchés.

Par ailleurs, pendant le premier confinement, de nombreuses mesures ont été prises par le Département avec la fourniture d'un masque à tous les Essonniens et de tests rapides pour les Ehpad. Une trentaine d'infirmières ont également renforcé les effectifs des grands centres hospitaliers. Aujourd'hui, tous nos personnels de PMI sont mobilisés sur les campagnes de tests.

Nous avons aussi accompagné les associations sportives et culturelles pour maintenir leurs finances. Bien sûr de nombreux départements ont été au rendez-vous.

En Essonn, nous avons des liens très forts avec le secteur associatif. Nous accordons chaque année 800 000 euros à cinq grandes associations et aux épiceries sociales qui viennent en aide aux plus démunis.

Dans le cadre de la crise sanitaire, elles nous ont fait remonter leurs besoins – et notamment le manque de bénévoles. A l'issue de cette réunion, nous avons bien sûr maintenu notre soutien financier, mais, surtout, nous avons décidé de les aider à trouver les bénévoles qui leur font défaut aujourd'hui. En cinq jours, nous avons fait évoluer un dispositif d'aide aux jeunes, notre “Tremplin citoyen”. Nous accordons ainsi 800 euros aux jeunes Essonniennes qui acceptent de donner des heures de bénévolat à ces associations sociales. Je viens d'ailleurs de signer les premiers contrats. Nous avons su créer très rapidement un dispositif permettant de répondre à une problématique liée à la crise. Voilà concrètement le rôle et la vocation des collectivités territoriales en et hors période de crise : écouter, échanger et envisager ensemble des solutions concrètes.

Vous comptez intéresser combien de jeunes ?

F. D. : Nous n'avons pas d'objectif précis, la crise sanitaire rendant les choses incertaines. Nous faisons d'ailleurs coup double puisque, généralement, ces jeunes n'ont plus d'emploi, alors que leur activité permettait de financer leurs études.

Quelle est votre action sur le volet “éducation” ?

F. D. : Dans les établissements, la situation est complexe. Beaucoup de nos agents sont actuellement en arrêt Nous avons été contraints de lancer des campagnes de recrutement massif pour assurer les missions d'entretien et de restauration. Depuis début novembre, le Département a ainsi recruté plus de 80 personnes. La sécurité sanitaire est et doit être prioritaire.

Sur les outils mis en place, nous avons tiré les leçons de la première crise : initiative, réactivité et innovation. C'est dans cet état d'esprit que nous avons fourni des tablettes numériques aux enfants qui n'étaient pas équipés à leur domicile. Il fallait avant tout leur permettre de suivre les cours à distance.

Nous avons également pris la décision, cet été, de doter chaque élève de sixième et leurs enseignants d'un ordinateur portable. Nous avons commencé à équiper les 43 premiers établissements, avec 8 000 ordinateurs qui sont en cours de distribution jusqu'au début du mois de janvier. Si l'expérience est concluante, (et il y a de fortes chances qu'elle le soit ), nous équiperons tous les élèves de sixième cette année et à partir de l'an prochain, de façon systématique. Dans quatre ans, ce seront ainsi tous les élèves de collèges de l'Essonne qui disposeront leur ordinateur portable. C'est un effort annuel important, de 8 à 10 millions d'euros, qui concerne quelque 70 000 élèves des collèges, publics et privés. Il s'agit de lutter contre les inégalités, et notamment la fracture numérique, qui sont présentes très tôt dans la scolarité.

Comment le Département a-t-il accompagné les entreprises ?

F. D. : Vous savez que les départements n'ont plus vraiment la main en la matière depuis 2015. C'est la Région qui est compétente sur le volet économique et je ne remets d'ailleurs pas en cause cette compétence. Néanmoins, je considère qu'en Île-de-France en particulier, les Départements sont mieux placés que la Région pour détecter les « pépites » qui ont vocation à prospérer ou, au contraire, les entreprises en difficulté qui ont besoin d'un soutien rapide.

Nous avons une agence, désormais cogérée avec la Région, “Essonne Développement”. Selon les sujets, c'est le Département qui est à la manœuvre, avec les autorités de l'État, ou bien la Région, si le dossier est trop important.

Sur ce volet économique, le Département a pris deux décisions. La première a été d'adhérer au Fonds Résilience créé par la Région, en l'abondant à hauteur de 1,5 million d'euros. La seconde a été de créer pour tous les entrepreneurs – commerçants, artisans, indépendants, professions libérales – une aide à caractère social de 800 euros, destinée à toutes les personnes habitant en Essonne, exerçant une activité professionnelle dans le département et qui ont une perte de leur chiffre d'affaires de plus de 30 %. Nous avons renouvelé cette aide lors du deuxième confinement. Même si ce ne sont désormais plus nos compétences, il nous semblait essentiel d'être présent, dans cette période pour nos entrepreneurs, avec les moyens qui sont les nôtres, bien sûr.

Il y a aussi la fibre et la numérisation des entreprises qui sont des dossiers sur lesquels vous êtes très actifs…

F. D. : C'est effectivement un réel marqueur de mon mandat. Avant mon arrivée, l'Essonne était le département qui avait le plus grand retard en la matière. Aucune structure n'avait été créée pour le développement de la fibre. Nous avons donc mis les bouchées doubles. Le déploiement concerne actuellement 124 communes et environ 130 000 prises, dont 30 000 commercialisables. A la fin du mois de janvier, il y en aura
80 000. Il y a donc une très forte accélération de la couverture “Très haut débit” du département. Cet équipement tombe à point nommé, puisque la demande des entreprises, et même des habitants, est très importante, notamment à cause de la crise sanitaire. Avec un taux d'emploi de 0,79, le territoire a clairement vocation à profiter du télétravail. Avoir la capacité de vivre et de travailler au pays, c'est le bonheur, surtout si vous avez la chance de bénéficier d'un cadre exceptionnel. Et c'est bien sûr le cas en Essonne !

Justement, le télétravail peut-il venir changer la donne sur de grands dossiers, comme celui des mobilités ?

F. D. : C'est difficile d'en mesurer l'impact. J'ai rencontré dernièrement Marie-Ange Debon, la nouvelle patronne de Kéolis – société de transports publics, NDLR – et je l'ai interrogée sur le sujet. Elle m'a dit que les enquêtes montrent actuellement que 20 à 30 % des usagers des transports en commun comptent changer leurs habitudes, compte tenu de la crise. Toutefois elle me précisait également que les mobilités domicile-travail sont de moins en moins nombreuses, ce qu'on savait déjà. Ces mobilités représentent aujourd'hui moins d'un déplacement sur deux. Le calcul donc est simple.

L'impact du télétravail devrait donc être assez limité. Il sera néanmoins une bouffée d'oxygène dans les années qui viennent, notamment sur les réseaux routiers sur lesquels on arrive à une thrombose totale. Il faut parfois une heure et quart, le matin, pour aller d'Evry à Massy ! Mais, à mon sens, la dynamique va rester sur les mobilités. On aura toujours besoin de bouger, c'est ce qui fait de nous des êtres sociaux. Et ce qui fait qu'il faut porter ce projet, surtout en grande couronne !

Dans un tout autre registre, que pensez-vous du report des élections régionales et départementales ?

F. D. : Ce report est de la responsabilité du Gouvernement. Ce qui importe, c'est qu'il y ait un vrai débat démocratique. Je suis incapable de vous dire s'il sera plus facile au mois de juin qu'au mois de mars, ce qui m'importe, c'est que les conditions de la campagne électorale et du vote, soient les plus transparentes possibles. J'y demeurerai attentif.

Ce décalage aura en revanche un impact sur nos décisions, notamment sur les procédures de marché et sur les dates des séances publiques. Il ne faut donc pas que ce changement de calendrier vienne perturber l'activité économique du territoire. Dès que nous avons eu vent de ce report, j'ai demandé à mes équipes d'anticiper pour que nous n'ayons pas de problèmes de commission d'appels d'offres (qui peuvent avoir un impact sur l'activité des entreprises du bâtiment, de voirie...). Il est essentiel qu'il y ait une continuité.

Quelle est votre réaction sur la proposition de loi Sécurité globale et, plus particulièrement, sur son article 24 ?

F. D. : Faire des nouvelles lois, c'est bien. Appliquer celles qui sont déjà existantes, c'est mieux.

Dans ce pays, dès qu'il y a un problème, on sort l'arme législative, alors que la plupart du temps, c'est une question de volonté. Je pense notamment à l'application effective des peines.

S'agissant de cette proposition de loi, l'article 24 fait office d'épouvantail. J'échangeais dernièrement avec des policiers, ils me confiaient que leur vie privée est aujourd'hui largement impactée par internet. Ils doivent protéger leur famille. Leur nom et leur visage sont ainsi jetés en pâture sur les réseaux sociaux. Les médias en parlent peu, ou pas. Pour eux, ce n'est pas vraiment les injures et les menaces qui les inquiètent, puisqu'elles sont répréhensibles. Le plus grave à leurs yeux est de voir leur nom, leur visage et leur fonction sur les réseaux sociaux. Cela ne tombe pas sous le coup de la loi, sauf que c'est clairement fait dans le but de leur porter atteinte ! Concrètement, l'article 24, tel qu'il est écrit aujourd'hui, ne répondra pas du tout à ce problème. C'est donc un signal, grossier, envoyé aux forces de l'ordre par un texte incomplet. La logique de la police est de protéger les citoyens et nous, en retour, nous devons protéger ceux qui nous protègent. Je me suis indigné de la même façon devant l'ingression insoutenable du producteur Michel Z à Paris et devant le lynchage intolérable du policier à Bastille quelques jours après. L'un ne va pas sans l'autre. Nous devons être responsables en allant tous dans le même sens. Nous devons, plus que jamais, faire société. n

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