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Fabien Daurat : « Nous craignons un vrai ralentissement pour le premier semestre 2021 »

Fabien Daurat est le président de la Fédération française du bâtiment de l'Essonne (FFB 91), à laquelle adhèrent plus de 900 entreprises issues de tous secteurs, dont 80 % sont des artisans et des entreprises de moins de six salariés. Par ailleurs président de la commission fiscale à la FFB nationale, il souhaite alerter les Pouvoirs publics sur le ralentissement de l'activité qui se profile, notamment lié à une faible commande publique. Des fermetures et des licenciements sont à craindre, d'autant que les entreprises commencent à piocher dans les Prêts garantis par l'Etat (PGE), pour faire face au précédent confinement. Le président de la FFB 91 plaide également pour plus de lisibilité et de stabilité en matière fiscale.
Fabien Daurat : « Nous craignons un vrai ralentissement pour le premier semestre 2021 »
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Économie Publié le ,

Comment le bâtiment a traversé la crise ces derniers mois ?

Fabien Daurat : Pour revenir sur le premier confinement, nous avons subi un arrêt forcé, même si ce n'est pas le terme qui a été employé. En effet, plus aucun réseau de distribution ne fonctionnait, les magasins étaient fermés et les routiers étaient à l'arrêt. Par la force des choses, nous nous sommes aussi mis à l'arrêt. Fermer nos entreprises le 17 mars a été un véritable crève-cœur. Près de 95 % des entreprises du bâtiment de la région Île-de-France se sont arrêtées à cette date. La petite portion qui a pu poursuivre son activité travaillait essentiellement pour les particuliers, ou encore pour des chantiers du Grand Paris. Nous avons donc pour beaucoup eu recours au chômage partiel, au Prêt garanti par l'Etat (PGE) également.

Si ce confinement a été dramatique, nos entreprises ayant connu une baisse conséquente de leur activité durant près d'un mois et demi, nous avons eu la chance de redémarrer assez rapidement à la suite du déconfinement. Nos carnets de commandes étaient bien fournis grâce à une belle relance était amorcée dans le bâtiment depuis 2019. Nous nous sommes aperçus qu'il n'y avait pas tant d'annulation de marché que ce que nous aurions pu craindre. Cette reprise a aussi été favorisée par la mise en place du Guide de préconisations sanitaires par l'Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (OPPBTP), qui a redonné confiance aux maîtres d'ouvrage et aux salariés. La profession s'est fortement mobilisée pour mettre en place son propre guide. Par conséquent, fin juin, la quasi-totalité des entreprises avait repris une activité normale, avec un carnet de commandes plutôt bien fourni, comme je l'ai dit.

Quel est, pour vous, le coût des mesures sanitaires ?

F. D. : Le coût de ces mesures est très important pour les entreprises du bâtiment, il atteint 2 à 3 % du chiffre d'affaires : augmentation des cantonnements de chantiers, des protections individuelles tels que les masques, les lunettes, les combinaisons... Malgré les efforts réalisés par la fédération et d'autres organisations patronales, la plupart du temps, ces coûts sont supportés par les entreprises et non pas par la maîtrise d'ouvrage. Nous n'avons pas réussi, notamment pour les devis et les marchés qui étaient déjà signés, à revenir en arrière, à avoir un impact sur la répartition des coûts. Aujourd'hui, 90 % des coûts sont pris en charge par les entreprises. Quelques acteurs publics jouent le jeu et prennent en charge certaines dépenses, les bailleurs sociaux notamment, dans le cadre des marchés à bons de commande. Mais la plupart du temps, les entreprises ont dû s'organiser. Ce n'est pas forcément le cas pour les nouveaux chantiers. Nous arrivons parfois à faire en sorte que ces coûts soient partagés. Nous n'avons, à présent, quasiment plus aucun problème pour obtenir des masques, des équipements de protections, etc. Mais cela coûte une fortune, les prix se sont envolés.

Quel est l'état actuel de la profession ?

F. D. : La situation est beaucoup plus tendue qu'elle ne l'était lors de la reprise de juin dernier. Ce qui est certain, c'est que le deuxième confinement ne nous a pas mis à l'arrêt. C'est déjà une avancée énorme. Nous avons su démontrer que toutes les mesures sanitaires ont été prises et sont respectées, ce qui fait que nous n'avons pas subi de fermetures. D'autre part, nous avons la chance - nous craignions le contraire – que tous les réseaux de distribution restent ouverts. Ce qui fait que, bon an mal an, nous arrivons à nous fournir, même s'il existe encore des tensions sur certains produits. Nous avons beaucoup de mal obtenir les produits technologiques venus de Chine, comme les pièces de rechange des climatiseurs ou les motorisations de portail. Il est grand temps que notre pays reprenne un peu d'autonomie industrielle.

Mais désormais, nos carnets de commandes sont bien consommés. Nous nous apercevons, depuis début septembre, qu'il y a un important ralentissement de l'activité, de la demande de devis et de la commande publique, en tout cas de l'intention de la commande publique, puisque bien moins de marchés publics sont publiés. C'est essentiellement lié au fait que les collectivités locales sont exsangues de trésorerie. Elles ont été ponctionnées avant la crise de la Covid, puis ont dû participer à l'effort sanitaire. Elles sont donc assez frileuses. Et ce, malgré l'engagement de l'État : les préfectures ont décidé de soutenir les collectivités locales qui avaient des projets votés et qui, par manque de trésorerie, auraient des difficultés pour les mener à bien. Il n'y a, à première vue, pas de raison que tout soit annulé, mais la réalité est différente.

Le deuxième coup de grâce que nous avons subi, c'est le déplacement des élections municipales. Les conseils municipaux ont eu beaucoup de mal à se mettre en place et aujourd'hui beaucoup de mairies ont changé, notamment dans le département de l'Essonne, où il y a eu un basculement incroyable des élus. Ce qui fait que les personnes en place ne connaissent pas les dossiers.

Du côté de l'Etat également, les fonctionnaires ont mis un certain temps avant de retourner dans leurs bureaux, ce qui a causé énormément de retards dans les autorisations de travaux et les permis de construire. Il y aura donc un décalage dans le démarrage des travaux, nous faisant craindre que 2021 ne sont pas une bonne année, voire une très mauvaise année. Donc la commande publique est en berne, c'est vrai dans le bâtiment mais c'est aussi vrai dans les travaux publics.

Vous parliez du recours au PGE, qu'en est-il actuellement ?

F. D. : Les trésoreries commencent à se tendre énormément malgré les PGE, dont beaucoup de dirigeants ont pu bénéficier. Fin septembre, 31 % des entreprises déclaraient qu'elles avaient déjà dû piocher dedans. En effet, l'état d'esprit général commence à changer, certains maîtres d'ouvrage mettent un temps fou à payer, notamment parce que les bureaux sont vides, et nous sommes obligés de combler la trésorerie avec le PGE.

Nous sommes très embêtés, parce que le PGE n'est pas une subvention, il faut bien le dire. Les syndicats de salariés ont parlé de “cadeaux” faits aux patrons, mais le PGE leur a simplement permis de s'endetter. Il faudra rembourser à un moment donné. Certaines entreprises se sont endettées par mesure de précaution, bien que leur carnet de commandes soit plein, quand d'autres ont obtenu un PGE alors qu'elles n'étaient tous simplement pas viables. Un certain nombre risque de ne pas passer l'année 2021.

Je dois préciser qu'aujourd'hui, le tribunal de commerce est vide, il n'y pas de dépôts de bilan. Parmi nos adhérents, nous ne constatons plus de radiations, de dépôt de bilan ou de cessation d'activité depuis la fin du printemps. C'est bien la preuve que le PGE remplit sa fonction, mais les entreprises sont malgré tout sous perfusion. Nous espérons ne pas avoir à être solidaires des entreprises qui ne parviennent pas à rembourser leur PGE, car cela pourrait se manifester par une augmentation des taux d'intérêt. Nous avons également un problème majeur avec les assureurs-crédit, qui ne jouent pas le jeu.

La rénovation thermique, dans le cadre du plan France relance va profiter au bâtiment ?

F. D. : Le plan de relance du Gouvernement accorde en effet 7 milliards d'euros au bâtiment, essentiellement fléchés sur la rénovation thermique. Nous nous en félicitons, nous en avions besoin. Sauf que l'on soutient depuis des années la rénovation thermique et cela n'a pas réellement pris. Donc nous espérons qu'il y aura une prise de conscience, une vraie volonté politique d'aller jusqu'au bout.

Le lancement de MaPrimeRénov est également une bonne chose. Le dispositif fonctionne bien, d'autant plus que le département de l'Essonne a emboité le pas de l'Etat avec le dispositif Rénover Malin. C'est une belle avancée, un bel engagement du Département au soutien des entreprises locales, puisque cette prime bénéficie à 80 % aux entreprises du bâtiment de l'Essonne. Cela crée un marché important pour nous et de l'emploi. C'était vrai avant la crise et cela le sera après. Mais le point le plus inquiétant, c'est le grand oublié du plan de relance : le logement neuf. Il est aujourd'hui peu ou mal financé. Or, nous réclamons depuis des années une stabilité fiscale, avec, tout au moins, des plans quinquennaux, au lieu d'une remise en cause des dispositifs à l'occasion de chaque projet de loi de finances. La FFB a toutefois gagné des combats, sur la reconduction du dispositif Pinel et du PTZ (prêt à taux zéro). Ces dispositifs sont créateurs d'emplois et de richesse. Il faut arrêter de les remettre en cause chaque année. Nous avons besoin de stabilité, il faut que les investisseurs puissent y voir clair, que les particuliers puissent se projeter sur la rénovation énergétique. Le bâtiment représente tout de même 1,2 million d'emplois en France, il ne faut pas l'oublier.

Comment se profilent les prochaines semaines ?

F. D. : Nos craintes se portent sur le premiers semestre 2021 comme je l'ai dit, et le semestre qui suit. Des entreprises vont commencer à tomber, parce qu'elles ne pourront pas rembourser les PGE. Les trésoreries exsangues et la forte baisse d'activité nous font craindre, des licenciements, voire des dépôts de bilan. n

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