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Damien Greffin : « La moisson globalement mauvaise »

Agriculteur en Essonne (Etampes), Damien Greffin est le président de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles) Île-de-France, le syndicat qui fédère des agriculteurs de l'Essonne, des Yvelines, du Val d'Oise et de la Petite Couronne (Hauts-de-Seine, Seine Saint-Denis et Val de Marne). Cet exploitant en grandes cultures (blé, orge de printemps et d'hiver, colza, betteraves sucrières, lin, oléagineux, etc.) possède avec son frère une exploitation de 200 hectares. Il revient sur la moisson 2020, qu'il qualifie « d'extrêmement hétérogène » et sur les risques que fait peser le climat sur l'activité des agriculteurs. Réglementation, agri-bashing, dépôts sauvages... Les agriculteurs dénoncent aujourd'hui un « trop-plein ».
Damien Greffin : « La moisson globalement mauvaise »

Économie Publié le ,

Comment s'est déroulée la moisson cette année ? Les exploitants ont connu de fortes disparités ?

Damien Greffin : Nous avons une moisson qui est effectivement mauvaise au global, en tout cas extrêmement hétérogène. Nous avons vécu sous un régime d'orages continuels pendant toute l'année, ce qui a conduit à arroser certains secteurs, qui ont eu rendements corrects, voire bons. A l'inverse, des secteurs n'ont pas reçus d'eau. C'est mon cas et j'enregistre des récoltes catastrophiques.

A l'échelle de l'Essonne et des Yvelines, ces mauvais résultats inquiètent d'autant plus que les cultures d'été ont, elles aussi, subies les frasques du climat (le maïs, et les betteraves sucrières notamment). Nos exploitations vont être durement impactées cette année.

Après 2016 (la dernière année où les résultats ont été mauvais), les rendements étaient plutôt moyens. Ce que nous constatons, quoi qu'il en soit, c'est que le climat vient impacter nos productions et notre métier depuis quelques années. Les résultats économiques 2020 seront donc plombés, sans oublier les emprunts que les exploitants ont déjà dû contracter pour passer l'année 2016. Il reste encore une, voire deux annuités à éponger.

Ce constat général cache d'énormes disparités. Certains exploitants vont vous dire qu'ils ont fait une très bonne moisson, d'autres qu'elle a été très mauvaise, mais au global ce n'est pas bon.

Que craignez-vous, en termes de revenus ?

D. G. : En 2016, nous avions des résultats courant - après cotisations sociales et avant impôts - de l'ordre de moins 10 000 euros par actif. Derrière cela, les cultures de betterave et de maïs, de printemps, avaient fait tampon. Nous avons aujourd'hui des projections de l'ordre de moins 2000 euros de l'hectare. Mais j'ai peur (entre autres, parce que nous risquons de perdre 1000 euros de l'hectare avec les betteraves) que l'on se retrouve sur une année qui, au global, se rapproche, en termes de résultats, de l'année 2016.

Vous parliez de la problématique touchant les betteraves ?

D. G. : Outre les aléas climatiques, nous avons eu l'interdiction d'utiliser les néonicotinoïdes depuis deux ans. Il s'agit d'un insecticide, qui est utilisé dans l'enrobage des semences. Il permet de protéger la plante de la virose, qui est elle-même propagée par les pucerons. Nous avons subi, l'année dernière, des pertes – qui étaient acceptables - de l'ordre de 5 à 10 %. Alors que je récolte en moyenne de 85 tonnes, j'ai un rendement estimé de 25 à 30 tonnes cette année. Nous voyons-là directement l'effet jaunisse (qui se voit visuellement sur les parcelles), qui empêche la plante d'effectuer la photosynthèse et de se développer. D'où le débat autour des néonicotinoïdes, qui devrait, d'ailleurs, arriver ce mois-ci à l'Assemblée nationale. C'est l'avenir de la filière qui se joue.

Si les molécules sont réellement dangereuses pour la santé ou les pollinisateurs, il faut les interdire, mais je ne constate pas cela à l'échelle de mon entreprise. J'ai des ruches sur l'exploitation depuis des années, or, il n'y a jamais eu de problème avec ces insecticides. Toute la question, c'est celle du bénéfice-risque, est-on prêt à importer notre sucre et à abandonner une filière et ses 45 000 emplois directs et
150 000 emplois induits ? Si nous abandonnons la culture de la betterave, ce sera définitif. Nos voisins européens comme la Belgique ouvrent des sucreries quand nous, nous en fermons. A titre personnel, je peux changer de culture, mais une culture en moins sur l'exploitation, c'est notamment moins de biodiversité. Cela ne me semble pas aller dans le bon sens.

Changer de culture, ce serait mettre fin à cette filière... y a-t-il des sucreries en Essonne ?

D. G. : Il n'y en a pas, nous livrons dans le Loiret. Mais effectivement, si nous fermons ces outils industriels, nous ne les rouvrirons pas. Donc, la question de société, c'est de bien s'assurer que les néonicotinoïdes sont en cause, parce que lorsque nous aurons plié une filière il faudra expliquer que l'on importe du sucre du Brésil et que le bilan carbone sera déraisonnable. Et ce, à un moment où l'on parle de souveraineté alimentaire, de circuits courts. Les distilleries permettent de produire du gel hydroalcoolique sur place...

Tout cela me semble donc déraisonnable. La problématique de la mortalité des abeilles est davantage liée aux pratiques agricoles elles-mêmes, à l'amateurisme de certains, au varroa (parasite qui se niche dans les ruches), ou encore au frelon asiatique. Il y a une multitude de sujets à aborder avant d'attaquer celui des néonicotinoïdes dont la nocivité envers les abeilles n'a d'ailleurs pas encore été prouvée.

La Fédération a également organisé une action coup de poing contre les dépôts sauvages ?

D. G. : Oui, il y a un ras-le-bol sur beaucoup de sujets. Le monde agricole est accusé de bien des maux. Nous subissons des dépôts sauvages sur nos parcelles au quotidien et c'est ce qui a conduit à ce trop plein. Les dépôts sont de tous ordres : du gros électroménager, mais aussi des dépôts de toiture amiantés, des déchets près des aires de stationnement des camions de stockage. Donc nous avons mené une action pour collecter ces déchets et les ramener en ville, afin d'exprimer le fait que nos champs ne sont pas des poubelles.

On semble difficilement accepter les pratiques agricoles, alors que nous ne sommes là que pour nourrir les hommes. Et nous passons notre temps à collecter les déchets, des bouteilles d'urine des routiers le long des routes, etc. C'est invraisemblable, vous devez avoir une personne le long des routes devant vous pour être sûr de ne pas charger, un pneu ou un moteur de machine à laver dans la moissonneuse !

Le partage des territoires devient complexe. Il est vrai que la ville s'étend, que les villages s'étendent dans nos contrées rurales et vous récoltez parfois le grillage du voisin parce qu'il l'a laissé là. Cela occasionne aussi des dégâts très importants dans les machines. En Ile-de-France, c'est une problématique qui monte.

Cela tient peut-être aussi aux politiques menées localement. Des secteurs sont malgré tout beaucoup moins touchés que d'autres. Par exemple, si les ordures sont immédiatement enlevées, ça évite que d'autres s'y ajoutent. Quand les déchetteries ne sont pas ouvertes, on retrouve des dépôts le jeudi. Une prise de conscience est nécessaire à ce niveau.


Les agriculteurs ont collecté un échantillon de 300 m3 de déchets (dépôts sauvages sur les parcelles agricoles) et 150 d'entre-eux se sont mobilisés dans les départements du Val d'Oise, des Yvelines et de l'Essonne pour exprimer leur ras le bol face à la recrudescence de dépôts sauvages.partementale.

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