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Damien Greffin : « le récent épisode de gel a été particulièrement marquant »

Exploitant en grandes cultures à Etampes (Essonne) et président de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles) Île-de-France, Damien Greffin revient sur l'épisode de gel qui a touché la Région. Inondations, sécheresse, gel… Les dégâts sur les cultures étant de plus en plus récurrents, l'exploitant appelle à mener une réflexion d'ampleur sur la question des indemnisations.
Damien Greffin : « le récent épisode de gel a été particulièrement marquant »

Économie Publié le ,

Pourriez-vous revenir sur le récent épisode de gel ?

Cet épisode de gel a été particulièrement marquant. Les gelées sont descendues au-delà des - 5°C les nuits des 6 et 7 avril, avec des températures moyennes de l'ordre de – 4°C sur 5 à 9 heures. En réalité, c'est la durée du gel, conjuguée à l'amplitude thermique –les températures approchaient des 25°C quelques jours auparavant–, qui a provoqué de très gros dégâts, y compris en Île-de-France.

On connaît habituellement, à cette époque, des gelées blanches, qui viennent du sol et frappent le matin, généralement moins longtemps. Elles s'opposent aux gelées noires, des masses d'air froides qui provoquent des dégâts pendant plusieurs heures, en pénétrant dans les arbres et les cultures.

Quels est l'ampleur des dégâts ?

Sur l'arboriculture, les pertes sont estimées à hauteur de 50 à 60 millions d'euros (sur les poires notamment, avec 60 % à 100 % de pertes). En Île-de-France, nous n'avons plus de prunes, ni de fraisiers : les pertes atteignent les 100 %. Sur les pommiers, la culture probablement la plus présente en Île-de-France, nous accusons 80 % de pertes. En deux nuits, c'est quand même des pertes colossales.

Sur les grandes cultures, en betteraves, les pertes sont de l'ordre de 20 tonnes à l'hectares pour les cultures que l'ont peut conserver. Il y a eu entre 10 % et 20 % de gel sur les cultures, la betterave venait d'être semée. Nous considérons que 70 % de la surface en betterave va être re-semée, ou l'est déjà. Avec des parcelles qui sont touchées à 50, 70, 80 %, c'est nécessaire, puisque cela ne donnerait rien en termes de rendement).

Nous avons de 50 à 70 % de pertes au Sud. Dans le centre Île-de-France c'est plutôt de l'ordre 15-20 %, et, au Nord, autour de 15 %. Sans oublier la problématique des néonicotinoïdes : nous ne pouvons pas ressemer des betteraves traitées. Nous prenons un risque supplémentaire vis-à-vis de la jaunisse, puisque, comme l'an passé, nous ne serons pas protégés contre les pucerons.

Vous parliez de ressemer, pourriez-vous expliquer ?

Lorsqu'une culture, germée, ou levée, est détruite, vous retournez la terre et vous re-semez. Nous aurons malgré tout une perte de rendement de l'ordre de 20 %. En effet, plus on sème tard et plus le rendement est impacté. Habituellement, nous semons fin février, début mars. Or, avec les gelées, nous avons perdu un mois, voire un mois et demi de végétation.

Quels sont les dégâts sur les autres cultures ?

Nous avons eu des dégâts sur les céréales. C'est peut-être le plus inquiétant, parce que nous avons beaucoup de difficultés à voir clairement l'étendue des dégâts. On parle de gel sur épi. L'épi est dans la gaine, dans la tige, il n'est pas encore sorti. Il est très proche du sol, et le froid s'est engouffre. On le voit très bien, on coupe la tige en deux pour regarder si l'épi, au bout de 10 jours, est vert, ou nécrosé. Ces jours-ci, on retrouve de plus en plus d'épis gelés, ce qui veut dire que la plante restera au stade herbacé. Elle ne fera pas de fruit.

C'est une bombe à retardement ?

Oui, nous avons du mal à estimer les dégâts réels. Avec la betterave, on peut voir, au bout de trois jours, si elle vire au noir. Pour le blé, la plante en elle-même ne va pas dépérir, mais elle ne fera pas de grain. C'est la catastrophe. C'est vrai sur les orges d'hiver, le blé dur, l'orge de printemps. Le colza est plus résilient. Nous avons également quelques dégâts marginaux sur le maraichage (cela concerne des fraisiers sous abris non chauffés, ou des framboisiers de plein champs par exemple).

Vous avez reçu la visite de Julien Denormandie, le ministre du logement…

Il s'est déplacé à Saint-Escobille, dans l'Essonne. Il avait déjà visité des exploitations d'arboriculteurs et de viticulteurs, mais n'avait pas fait de déplacement en grandes cultures. Donc l'idée, c'était de s'assurer que les grandes cultures seraient bien prises en compte par le Gouvernement; les dégâts étant également colossaux. Le ministre a réaffirmé qu'elles feraient bien partie du schéma d'indemnisation. C'était important qu'il le réaffirme, sachant que les grandes cultures contribuent au régime des calamités agricoles, sans pouvoir en bénéficier. Il fallait qu'un dispositif tout autre soit mis en place.

Le milliard d'euros d'aide annoncé est satisfaisant ?

Ces annonces sont bienvenues, mais nous restons très vigilants. Nous avons déjà subi des dégâts de gel et de sécheresse l'année dernière, qui ont été suivis par des annonces tonitruantes. Mais au moment où nous nous parlons, nous n'avons toujours pas vu d'indemnisations tomber.

Les arboriculteurs, viticulteurs et agriculteurs à qui l'on avait promis des aides n'ont toujours rien. Il y a quand même une espèce de malaise dans la profession. Les agriculteurs se demandent si les promesses seront bien tenues.

Comment les agriculteurs peuvent agir à leur niveau ?

Oui, il faut s'adapter. En Île-de-France, 90 % des exploitations en grandes cultures sont assurables. Mais seuls 30 % des agriculteurs sont assurés. Chacun porte une responsabilité. Je suis moi-même assuré, et heureusement. Ce sont des choix d'entreprise. Chacun gère ses contraintes comme il l'entend.

Néanmoins, il ne faut pas ignorer que nous avons tous les ans un épisode de sécheresse, d'inondation, ou de gel. Nous avons des phénomènes d'amplitude thermique à répétition. Donc effectivement, c'est notre responsabilité, mais aussi celle de l'Etat, de prendre ce sujet de la gestion des risques à bras-le-corps. Il existe le FMSE (Fonds national agricole de mutualisation du risque sanitaire et environnemental), le régime des calamités, les systèmes d'assurances privées… Tout cela doit être revu de fond en comble et adapté à la question du climat qui change.

Comme le dit Julien Denormandie, " cela ne peut pas être de la seule responsabilité du monde agricole ". La solidarité nationale doit aussi jouer si nous voulons conserver des capacités de production. Mais il faut que la contribution soit juste et équitable vis-à-vis de tous les agriculteurs. Certaines productions en France ne contribuent pas aux systèmes assurantiels.

Avec l'annulation du Salon internationale de l'agriculture, les événements agricoles se font rares… Comment entendez-vous porter ces problématiques à l'oreille des citoyens ?

Oui, nous allons d'annulations en annulations… Vivre au rythme de la pandémie est compliqué. Quand le SIA n'a pas lieu, effectivement, nous mesurons la chance d'avoir un tel événement pour porter les sujets agricoles tous les ans. Mais il existe une multitude d'initiatives. Nous organisons, par exemple, un colloque, avec le président de la République, le 18 mai. Il y aura également la première édition des Journées nationales de l'agriculture, les 18, 19 et 20 juin prochains. L'objectif est de permettre à chaque citoyen de découvrir son patrimoine agricole et alimentaire en visitant, sur tout le territoire, les sites de production agricole et de transformation le temps d'un week-end.

Maintenir le lien avec la population est essentiel ?

Oui, il y a encore quelques années, tout le monde avait connaissance du milieu agricole. Aujourd'hui, les liens entre les citoyens et les agriculteurs se distendent. Les Français aiment beaucoup les agriculteurs d'une manière générale, mais ils appréhendent assez mal leurs pratiques. Les conflits autour de l'utilisation des engrais, des phytosanitaires, du bien-être animal… se multiplient.

Il est donc nécessaire de réexpliquer ce que nous faisons, de faire preuve de beaucoup plus de pédagogie. Pour produire des biens alimentaires, il faut absolument protéger ses plantes, les nourrir. C'est un enjeu de sécurité sanitaire. Tout cela est extrêmement mal compris par la population et instrumentalisé par les ONG et certains médias. Pourtant, à chaque fois que l'agriculture recule, cela implique l'importation de produits qui ne respectent pas les normes imposées aux agriculteurs français. Réforme de Politique agricole commune, taxe sur les engrais… On alourdit la barque des exploitants tous les jours, et l'agriculture recule. Je ne crois pas qu'augmenter nos importations soit ce qu'attendent les consommateurs et les citoyens.

Peut-être aurait-il fallu mettre des moyens plus importants dans la recherche, pour transformer notre modèle de production, qui n'a probablement pas suffisamment évolué. Mais cela nécessite des moyens. Nous pourrions utiliser moins de phytosanitaires grâce aux OGM notamment, comme dans certains pays, qui ne s'en portent pas moins bien (les plantes sont plus résistantes). Il faut laisser la chance à tout le monde de pouvoir évoluer.

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