AccueilÉconomie« Faire du greenwashing nous ferait perdre notre valeur »

« Faire du greenwashing nous ferait perdre notre valeur »

Philippe Herbulot est le président et cofondateur d'Effysens. Basée au Magellan, à Evry, la société essonnienne, engagée dans la transition écologique, a été désignée récemment lauréate du Prix de l'Environnement des 91 d'Or. Cet événement emblématique de l'entreprenariat départemental, organisé par le Medef 91, vise à récompenser les entreprises les plus innovantes et les plus performantes du territoire.
« Faire du greenwashing nous ferait perdre notre valeur »
© DR - Les cofondateurs d'Effysens, Olivier Raguideau, Philippe Herbulot et Samir toumi.

Économie Publié le ,

Fondée en 2019 par Philippe Herbulot, Olivier Raguideau et Samir Toumi, après une dizaine d'années d'expérience dans les domaines de la conception, de la mise en œuvre et du suivi des bâtiments, Effysens est spécialisée dans l'ingénierie et le conseil en immobilier durable. Au-delà de la performance énergétique du bâtiment, les trois dirigeants ont souhaité dès le départ « travailler sur les notions de confort, d'usage, de comportement et d'exploitation, dans un monde en transition
écologique, énergétique, sociale et numérique ». Le trio fait aussi de la transversalité un maître-mot, avec l'idée collaborer au maximum avec des acteurs locaux.

Quelle est l'origine d'Effysens ?

P. H. : Initialement, Effysens est une concaténation des mots “efficience” et “sens”. A l'époque où j'ai rencontré mes deux associés, Olivier Raguideau et Samir Toumi, nos expériences respectives nous conduisaient à nous interroger sur l'ingénierie idéale. Nous avons convenu qu'il fallait qu'elles aient du sens, qu'elles ne soient pas réduites à une approche de calculs réglementaires. Ce besoin de sens valait autant pour nos clients que nos collaborateurs. En tant que manager dans différents bureaux d'études, je constatais une certaine souffrance des jeunes à propos des différents sujets environnementaux. Nous restions malheureusement dans une approche de greenwashing. L'idée était donc de trouver des clients, des projets, pour à la fois concevoir, mettre en œuvre et suivre les opérations, en s'engageant sur des résultats ou en vérifiant qu'ils étaient conformes à ce que nous avions conçu au départ.

Qui sont vos clients ?

P. H. : Nous accompagnons dans la durée la maîtrise d'ouvrage, publique et privée, dans ses projets de réhabilitation et de construction. Nous travaillons avec une quarantaine de clients dans le domaine du tertiaire, du résidentiel collectif, du neuf et de la rénovation.

Effysens compte trois associés pour un total de cinq collaborateurs. Que revêt pour vous la notion de “société à taille humaine” ?

P. H. : Cela signifie que nous tenons à faire travailler nos collaborateurs et collaboratrices sur des sujets qui les font vibrer, qui les motivent. Cela implique d'être militant, dans le bon sens du terme, sur un certain nombre de domaines auxquels nous croyons : l'énergie, la performance énergétique, mais aussi l'environnement, et ce, sans oublier les occupants. En effet, il ne s'agit pas de les stigmatiser parce qu'ils utilisent mal leur logement ou leurs bureaux, mais réellement de les accompagner. Nous essayons de bien appréhender telle ou telle problématique, pour trouver des solutions “low tech”, qui puissent amener les habitants à apprécier un certain confort, tout en réduisant leur impact carbone et leur impact énergétique.

Cette vision nécessite un savant mélange d'études, de technique, de technologie, mais aussi de bon sens. Cela fait partie de l'intégration du management de l'énergie. Et cet accompagnement se fait tout au long de la vie des bâtiments.

Qu'entendez-vous par low tech ?

P. H. : Aujourd'hui, nous avons beaucoup d'enjeux. On parle de l'enjeu climatique, de l'enjeu territorial. Qu'est ce qui fait vivre une population localement ? Est-ce que c'est consommer à tout va, depuis n'importe où, en provoquant la désertification des territoires ? Est-ce que c'est “produire pour produire”, puis jeter ? Une autre approche est possible, celle de l'usage. C'est-à-dire qu'au lieu de consommer des produits, on va aller vers un usage, un service que va nous rendre tel ou tel produit.

Il est donc nécessaire de concevoir le projet sur le long terme, en travaillant sur les matériaux, la technologie, mais aussi les moyens de maintenir, puis de recycler, de réutiliser ces produits dans d'autres phases de construction ou de rénovation. C'est quelque chose de relativement nouveau.

Concernant la notion de low tech, il s'agit du prisme de la technologie. On parle de bâtiments intelligents. J'ai pour habitude de répondre que ce n'est pas le bâtiment qui est intelligent, ce sont les personnes à l'intérieur qui le sont.

Pourquoi mettre des capteurs, de l'automatisation partout ? Nous savons pourtant que cela coûte très cher et qu'il est possible de réduire cet impact technologique au strict minimum, en impliquant les personnes dans une démarche qui va permettre de constater régulièrement les progrès accomplis. Ce sont des choses des choses très simples. Comment utiliser les escaliers plutôt que un certain nombre d'ascenseurs ? Comment travailler sur une approche de température confortable pour les usagers, sans pour autant surconsommer ? Par exemple, concernant un immeuble de bureau, nous nous sommes aperçus que les systèmes de climatisation et de chauffage d'une salle de réunion fonctionnaient en même temps et luttaient l'un contre l'autre. Cela représente un véritable gouffre financier, alors qu'il suffit de faire appel au bon sens et d'impliquer les personnes qui vivent dans le bâtiment.

Vous insistez également sur la notion de transversalité, c'est important ? Cela rejoint la notion des écosystèmes ?

P. H. : Oui, pour moi, un territoire, c'est un métabolisme. Lorsque je rencontre des acheteurs, je leur dit : “voyez-nous comme des externalités positives“. Derrière un produit et son coût, il y a des salariés, qui peuvent travailler sur un territoire et faire appel aux artisans locaux, à la vie culturelle locale, etc. Faire appel à des entreprises situées en-dehors du territoire peut permettre de payer moins cher, mais il n'y aura aucun revenu de généré sur le territoire à l'année. C'est ainsi que vous créez de la désertification sur votre territoire, vous le paupérisez en allant chercher des prix bas.

Sur la notion d'écosystème, il faut rappeler qu'aujourd'hui, un bâtiment ce n'est pas qu'un projet arbitré par un architecte et un ingénieur. C'est réellement un écosystème d'intervenants, de services (je parle d'économie de la fonctionnalité) qui permettent de créer du lien entre les occupants. S'ils se sentent bien dans leur résidence, ou dans leur logement social, ils se montreront plus respectueux s'ils s'aperçoivent d'un problème. Par conséquent, le confort des personnes aide aussi à la durabilité du patrimoine.

Pour cela, lorsque nous rénovons, nous travaillons avec des acteurs techniques, des ingénieurs, des bureaux d'études, des architectes… mais nous essayons aussi d'intégrer des services, comme des jardiniers, par exemple. Une animation autour d'un jardin partagé peut permettre, au niveau d'une résidence, de créer de la vie, du partage, de l'entraide, autour l'intergénérationnel, notamment.

Votre vision ne rejoint-elle pas finalement celle du “monde d'après” ? Est-ce une forme d'avant-garde ?

P. H. : Ce n'est pas le monde d'après, c'est le bon sens. A l'époque du compagnonnage, ce qui faisait la réussite de chacun, c'était aussi ce collectif. Quand on regarde l'Histoire, nous avons progressé dès lors que nous sommes sortis de nos grottes et que nous avons mis en commun des choses sur nos territoires. Donc il s'agit simplement, pour moi, de revenir à ce qui fait société aujourd'hui.

Que représente le Prix de l'Environnement, pour vous ?

P. H. : C'est pour nous une invitation à aller encore plus loin, au-delà de la joie, de l'énergie générée par l'obtention du prix. C'est aussi une reconnaissance du travail effectué depuis deux ans et de l'approche transverse dont je parlais. Lorsque vous vous lancez dans l'entreprenariat, rien n'est simple.

J'espère également que notre prix va encourager l'agglomération Grand Paris Sud à faire appel à plus d'acteurs locaux dans ses marchés et ses politiques d'achats de prestations.

Nous serions heureux si cela peut permettre de créer une dynamique avec d'autres entreprises du territoire, notamment sur des enjeux de nouvelle réglementation environnementale sur les bâtiments neufs, mais aussi sur le décret tertiaire (l'objectif final est de réduire de 60 % la consommation énergétique des bâtiments à usage tertiaire de plus de 1 000 m2, à horizon 2050).

Je pense aussi au Plan de relance. L'idée, c'est de travailler avec des gestionnaires de patrimoine qui voudraient réduire la consommation de leurs parcs et faire en sorte que leurs locataires soient plus impliqués, pour en tirer des bénéfices en matière de consommation, de production d'énergies renouvelables et de mutualisation de services. Nous pouvons aussi repenser la façon dont nous utilisons nos bâtiments grâce à nos services (nous intégrons des circuits courts de consommation de biens locaux).

Quel est votre regard sur la crise que nous vivons ?

P. H. : Je pense que c'est un élément clé, comme certaines générations qui ont vécu des guerres. Pour nous, cette crise a été un mur. Elle nous a fait réfléchir sur la façon dont nous consommons, sur le sens à donner à la notion de partage, de convivialité, de proximité.

Chez Effysens, cela nous a donné l'assurance que ces notions de lien social, de coconstruction, doivent faire partie d'une stratégie d'entreprise. Aujourd'hui, nous travaillons avec des jeunes, nous en recrutons également. Si, en tant qu'ingénierie, nous faisons du greenwashing, nous perdrons notre valeur, nous perdrons ces jeunes. Nous avons le devoir de réussir, grâce à des clients qui sont également sensibles à ces aspects environnementaux et énergétiques.

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